Quelles transitions énergétiques en Afrique subsaharienne ?

Pas de prospective énergétique et environnementale sans hypothèses sérieuses sur les possibles transitions en Afrique subsaharienne. Ce qui suppose, en premier lieu, une connaissance approfondie des systèmes énergétiques en place, puis, en second lieu, l’esquisse des voies qui pourront être adoptées en vue de concilier développement économique et respect de l’environnement.

Il est important de réitérer l’importance de l’accès aux services fournis par l’énergie pour assurer un bien-être pour tous. En dépit de la disponibilité différenciée en ressources primaires et/ou en potentiel selon les pays et les régions, les systèmes énergétiques peuvent être caractérisés par des modes de production dominants. Les énergies fossiles, notamment le charbon minéral dès le début de la révolution industrielle, ensuite les hydrocarbures à partir du début des années 1960 et dans une moindre mesure, l’énergie nucléaire pour certains pays à partir des années 1970, ont façonné le mix énergétique de la planète avec cependant des différenciations significatives selon les pays, régions et continents (Lire : Consommation mondiale d’énergie 1800-2000, mesure, sources et résultats).

 

1. Dichotomie des systèmes énergétiques en Afrique

L’Afrique est certainement le continent le plus contrasté avec une dichotomie très prononcée entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne (ASS). De manière générale, les formes d’énergie traditionnelles inefficaces, principalement le bois de feu et le charbon de bois, continuent de dominer dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne, notamment pour les usages liés à la cuisson, alors que leur part est marginale en Afrique du Nord (Lire : De l’énergie pour l’Afrique non raccordée au réseau, diagnostic).

De plus, l’accès aux formes d’énergie dite modernes (électricité, gaz naturel, gaz de pétrole liquéfié, kérosène) est inégal entre l’Afrique subsaharienne et l’Afrique du Nord. Les infrastructures énergétiques (centrales électriques, réseau de transport et de distribution de l’électricité, du gaz naturel, oléoducs, raffineries, entre autres) restent peu développées en Afrique subsaharienne malgré la mise en place d’institutions chargées de promouvoir des marchés régionaux dans le secteur de l’électricité, comme le Système d’Echange d’Electricité en Afrique de l’Ouest (West Africa Power Pool).

Les disparités structurelles de ces deux grandes parties de l’Afrique et celles des zones rurales et urbaines en Afrique subsaharienne impliquent une analyse différenciée (figure 1). Quelle peut être la transition énergétique en ASS c’est-à-dire l’ensemble des transformations radicales des modes de production, de transformation et de consommation de l’énergie ayant pour objectif le développement économique et social compatible avec les objectifs climatiques ? Dans cette interrogation, il est important de mettre en relief, pour ce qui concerne l’Afrique subsaharienne, le poids particulier de l’Afrique du Sud dans toute la chaine de valeur du secteur de l’énergie incluant la production, la transformation et la consommation finale.

 

Fig. 1. Consommation primaire totale d’énergie en 2017 (449,5Mtoe). Ce graphique illustre la disparité dans le secteur de l’énergie entre les Afriques au Nord et au Sud du Sahara ainsi que le poids prépondérant de l’Afrique du Sud en Afrique subsaharienne. En moyenne, environ 40 % de l’énergie moderne produite en Afrique est utilisée par seulement six pays. En Afrique subsaharienne, un seul pays, l’Afrique du Sud, utilise plus de 80 % de l’énergie disponible dans la sous-région. [Source : BP 2018. Mtoe signifie Million of tons oil equivalent.]

2. Caractéristiques des systèmes énergétiques sub-sahariens et enjeux de la transition énergétique

Quatre traits essentiels caractérisent les systèmes énergétiques de l’Afrique subsaharienne et constituent des enjeux majeurs du développement économique et des stratégies de transition énergétique.

2.1. Un système énergétique extraverti

L’Afrique subsaharienne est dotée de ressources énergétiques et de potentiels fossiles et renouvelables pour répondre aux besoins du continent à long-terme et générer d’importants revenus à travers les exportations. Cependant ces ressources sont en grande partie exportées sans que les besoins des populations et des branches d’activité économique ne soient satisfaits. Ce constat concerne toute la chaine de valeur du secteur de l’énergie.

2.1.1. Une valorisation limitée des ressources pétrolières et gazières

En matière d’hydrocarbures l’Afrique subsaharienne est un exportateur net de ressources primaires (pétrole brut et gaz naturel) mais un importateur net de produits pétroliers.

Les réserves prouvées de pétrole brut ainsi que la production de l’Afrique subsaharienne sont substantielles quoiqu’inégalement réparties (Lire : Géologie et géodynamique des hydrocarbures). Le ratio réserves/production des principaux pays de l’ASS est supérieur à 30 ans notamment au Tchad, au Nigéria et au Soudan du Sud avec des durées de vie respectives de 32 ans, 48 ans, et 69 ans en 2019[1]. En outre, plusieurs pays recèlent un potentiel qui pourrait être valorisé à court terme.

La part de la production mondiale de l’Afrique a atteint 8,8% dont près de 60% en ASS. Au sein de cette dernière région (figure 2), 46% de la production totale sont répartis entre trois pays dont le Nigéria (25%).

 

Fig. 2. Production de pétrole brut en ASS en 2019 (bl/j). [Source BP, 2020. bl/j signifie barils par jour.]

En dépit de ces réserves et productions, l’Afrique subsaharienne est un importateur net de produits pétroliers, ce qui est dû à des capacités de raffinage largement en deçà des besoins de la région et à un réseau de transport et de distribution des produits pétroliers peu développés (figure 3). Par ailleurs, au sein de l’Afrique subsaharienne, les capacités de raffinage et surtout la production effective de produits pétroliers sont essentiellement concentrées en Afrique du sud qui est un importateur net de pétrole brut alors que le Nigéria, important exportateur de pétrole brut et de gaz naturel, importe une grande partie de ses produits pétroliers. Cette situation est source de tension en matière d’approvisionnement pour certains pays de l’Afrique subsaharienne, dont le Nigeria, et de prix élevés pour la plupart des pays, ce qui obère les coûts de production de nombre d’activités économiques dont le secteur des transports.

 

Fig. 3. Production de produits raffinés en Afrique et en ASS en (bl/j). Depuis les années 2015, la production totale de produits pétroliers de toute l’Afrique n’est que légèrement supérieure à 2000bl/j. Cette production concentrée au sein de 3 pays dont l’Afrique du Sud avec plus de 22% 2019. La part du reste de l’Afrique subsaharienne, y compris le Nigéria, est marginale. Ce dernier pays est ainsi un importateur de produits raffinés. [Source : BP 2020]

Cette analyse est également valable pour le gaz naturel dont la plus grande partie, en ASS, est soit exportée soit brûlée en torchères. L’Afrique recélait, en 2019, plus de 14,9 trillions de m3, soit environ 7,5% des réserves prouvées mondiales de gaz naturel dont 3,5% en Afrique subsaharienne. Au sein de cette région, le Nigéria détient 36% des réserves prouvées soit un ratio réserves production supérieur à un siècle[2]. Le gaz naturel y reste peu valorisé car il requiert une infrastructure plus complexe que celle de la filière pétrolière surtout pour une exportation sous forme liquéfiée (Lire : Gaz naturel : la filière technico-économique). La part de la production mondiale de gaz naturel en Afrique n’est que de 6% dont environ 1,9% en ASS.

La consommation de gaz naturel est encore faible, plus particulièrement en ASS. A l’échelle de l’Afrique, le gaz naturel ne représente que 7% de la consommation finale totale principalement concentrée dans les pays d’Afrique du Nord. En outre, le gaz naturel n’occupe qu’une faible part dans le mix énergétique des pays de l’Afrique subsaharienne. La consommation africaine totale en 2019 était de 150 milliards de m3 dont près de 70% répartis entre deux pays (figure 4). Hormis l’Afrique du Sud avec seulement 3%, la part du reste l’Afrique subsaharienne est marginale

 

Fig. 4. Consommation de gaz naturel en Afrique et en ASS en 2019. [Source : BP 2020]

La seule infrastructure notable en Afrique subsaharienne est le gazoduc ouest africain (West Africa Gas Pipeline) qui a permis une meilleure valorisation de l’immense potentiel gazier et l’utilisation de ce combustible pour l’alimentation de centrales électriques de quelques pays de l’Afrique de l’Ouest. D’un point de vue environnemental, le gaz naturel présente un avantage comparatif certain par rapport au charbon qui constitue la principale source d’énergie pour la production d’électricité en Afrique Australe et plus particulièrement en Afrique du Sud (Lire : Les industries du charbon minéral en Afrique : histoire et perspectives etCharbon minéral, une demande toujours soutenue).

Une évaluation comparative des émissions de gaz à effet de serre du gaz naturel et du charbon sur l’ensemble du cycle de vie réalisée en 2018 par l’Agence internationale de l’énergie (AIE) montre que le gaz naturel produit en moyenne 33% moins d’émissions que le charbon, par unité de chaleur utilisée dans l’industrie et les bâtiments, et 50% de moins que le charbon par unité d’électricité produite[3]. Bien que le charbon minéral ne soit utilisé que dans quelques pays africains, il contribue considérablement aux émissions de gaz à effet de serre liées à l’énergie, dont environ 32% sont imputables aux centrales à charbon.

2.2. Un potentiel en énergie renouvelable faiblement valorisé

Outre la biomasse dont une partie pourrait être exploitée sur des bases durables (Lire : Biomasse et énergie : des ressources primaires aux produits énergétiques finaux), l’ASS est dotée d’un potentiel en énergie renouvelable considérable et constitue également un puits important de séquestration du carbone. Le bassin du Congo constitue la seconde réserve planétaire après l’Amazone en matière de biodiversité et de capture du carbone. Le potentiel hydroélectrique de la République Démocratique du Congo est estimé à 100 GW dont seulement 2% est exploité[4]. Les autres formes d’énergie renouvelables solaire, éolien et même géothermie en Afrique de l’Est permettraient de couvrir la majeure partie des besoins en électricité du continent. Certes, depuis 2015, quelques centrales électriques de moyenne puissance ont été réalisées dans plusieurs pays de l’ASS, ces infrastructures concernant la plupart des filières technologiques, notamment le solaire PV et à concentration, l’éolien et la géothermie en Afrique de l’Est.

2.3. Un accès limité aux formes d’énergie efficiente

En Afrique subsaharienne, l’accès aux formes d’énergie moderne et à haute productivité est limité aussi bien quantitativement que qualitativement. L’électricité, important indicateur du bien-être social et des activités économiques, est une marchandise dont l’accès universel dans cette région du monde reste un horizon lointain et dont la qualité de service est insuffisante, ce qui pénalise aussi bien les populations que les entreprises (Lire : L’électrification rurale de l’Afrique subsaharienne). L’Afrique subsaharienne est le sous-continent dont l’accès à l’électricité et aux autres formes d’énergie moderne est la plus faible. En outre, l’accès est marqué par de fortes disparités entre les milieux urbain et rural. Une grande partie de l’Afrique rurale et périurbaine reste non électrifiée et la capacité de production actuelle ne permet pas de répondre à la demande face à la croissance rapide de la population et la multiplication des micro-, petites et moyennes entreprises (figure 5).

 

Fig. 5. Les inégalités d’accès à l’électricité en Afrique. La plupart des pays de l’ASS ont un accès à l’électricité inférieur à 50%. La majeure partie des 20 pays dans le monde ayant les déficits les plus élevés sont en ASS. [Source: IEA, IRENA, UNSD, World Bank, WHO. 2020. Tracking SDG 7: The Energy Progress Report. Global Trackingframework]

Il existe également en Afrique subsaharienne un déficit important d’approvisionnement en électricité et de fiabilité, ce qui entraîne des coûts de production et de transaction élevés, ainsi qu’un manque de compétitivité des entreprises du sous-continent (figure 6). De nombreuses entreprises ont recours à des installations de secours, principalement des générateurs diesel, augmentant ainsi les coûts et les émissions de GES. Selon la Banque mondiale, 53,2 % des entreprises en Afrique subsaharienne possèdent ou partagent un groupe électrogène diesel, contre 38,2 % au Moyen-Orient et en Afrique du Nord et seulement 17,2 % en Europe et en Asie centrale[5].

 

Fig. 6 : Proportion d’entreprises sans accès à une électricité fiable. [Source : AFD, Banque mondiale, Accès à l’électricité en Afrique subsaharienne]

2.4. Le poids prépondérant des sources d’énergie traditionnelles

La plupart des pays subsahariens dépendent encore fortement de la biomasse traditionnelle, à faible efficacité énergétique, pour répondre aux besoins des ménages et à certaines activités productives. L’Afrique est le seul continent à encore enregistrer une croissance de la consommation de bois de feu et de charbon de bois. (Figure 7).

 


Fig. 7. Production de bois de feu en Afrique par région, 2000-2016 en kt. [Source : AFREC, 2019 statistiques clés sur l’énergie. kt signifie 1 000 tonnes]

Le bois de feu et le charbon de bois sont utilisés pour la cuisson avec des équipements généralement à faibles rendements. En conséquence, de nombreux ménages en Afrique subsaharienne sont exposés à la fumée provenant de la combustion de la biomasse engendrant ainsi une pollution intérieure avec des conséquences graves pour la santé, en particulier celle des femmes et des enfants, davantage exposés à la fumée. Les enfants constituent un groupe particulièrement vulnérable car leur système immunitaire ne leur permet pas de faire face à l’exposition aux particules, au monoxyde de carbone et à d’autres polluants émis par la combustion de biomasse. Il est estimé que la cuisson à partir de la biomasse est à l’origine de 0,5 million de décès prématurés en Afrique subsaharienne, soit plus que le paludisme[6].

En outre, la filière collecte de bois feu, production de charbon de bois et combustion est caractérisée par une série d’autres impacts négatifs dont la déforestation, la dégradation des sols et la désertification sont de plus en plus visibles. Les modes de production et de consommation de la biomasse traditionnelle ne se limitent pas aux zones rurales du continent. De nombreux citadins, en Afrique subsaharienne, partagent des habitudes et des pratiques de cuisson similaires à celles des zones rurales, bien qu’une gamme plus large de combustibles y soit disponible.

 

3. Trajectoires de la transition énergétique et développement économique et social

Quelles doivent être les caractéristiques des trajectoires qui assureront la transition du système énergétique dominant en 2020 vers le système qu’appelle un développement économique et social respectueux de l’environnement ?

3.1.  Les prérequis

Le préalable à la croissance économique et au bien-être social est le développement des infrastructures et d’intrants efficaces dans les principales branches d’activité économique créatrices d’emplois et de valeur ajoutée.

L’agriculture est la branche d’activité économique la plus importante en Afrique subsaharienne tant pour sa contribution à la valeur ajoutée, à l’emploi qu’à la sécurité alimentaire. Or, l’agriculture ne représente que 3 % de la consommation totale d’électricité alors qu’elle emploie entre 60 et 80 % de la population active et seulement 3 à 4 % des terres cultivées irriguées[7]. En tant que principale source de revenus dans cette région, cette activité est essentiellement pratiquée sous la forme de petite agriculture pluviale et constitue le principal moteur du développement économique rural.

Outre l’agriculture, les micro- et petites entreprises (MPE) des secteurs manufacturiers et des services jouent également un rôle essentiel dans l’augmentation des revenus et offrent de nouvelles opportunités aux populations urbaines et rurales. Une meilleure qualité de vie dans les zones rurales atténue également la pression exercée sur l’urbanisation et les problèmes connexes. Grâce à l’accès à une énergie moderne, les MPE de différents secteurs peuvent accroître la production et améliorer la qualité des produits et services augmentant ainsi les revenus et favorisant le développement économique. La transition énergétique compatible avec les objectifs climatiques doit par conséquent être inscrite dans une stratégie plus globale ayant pour objectif, en dernière analyse, les branches d’activités créatrices de richesse surtout pour les populations les plus défavorisées (Lire : De l’énergie pour l’Afrique non raccordée au réseau, solutions).

3.2. Décarboner le secteur de l’électricité

L’Afrique dépend encore fortement des combustibles fossiles (pétrole, gaz naturel et charbon) pour sa production d’électricité. Dans de nombreux pays africains, les modèles de développement dépendent fortement des revenus des hydrocarbures[8]. Cette dépendance crée des vulnérabilités importantes aux chocs externes telles que les fortes fluctuations des prix, pour ces pays et pour le continent dans son ensemble. Avec la nécessité de la décarbonation mondiale de l’économie provoquée par l’escalade de la crise climatique et la réduction rapide du budget carbone, il pourrait y avoir peu ou pas de place pour l’extraction ou les émissions de combustibles fossiles en quelques décennies seulement. Cela pourrait réduire considérablement les revenus des exportations d’hydrocarbures. Plus important encore, le risque croissant d’actifs bloqués présente une menace très réelle pour l’Afrique, en particulier les pays producteurs de pétrole.

Toujours dans cette partie du monde, une grande partie des infrastructures et des systèmes énergétiques doivent encore être construits, en particulier dans les zones rurales, ce qui offre une opportunité de passer à des technologies bas-carbone compatibles avec les objectifs du développement durable et l’élimination de la pauvreté et les objectifs planétaires climatiques. En outre, L’Afrique subsaharienne a l’avantage de disposer d’un potentiel important en énergies renouvelables rentables, notamment l’hydroélectricité, les énergies solaire, éolienne, et géothermique en Afrique de l’Est. La sous-région dispose également de ressources importantes en gaz naturel encore peu exploitées. Néanmoins, le charbon minéral en Afrique australe et, dans une moindre mesure les produits pétroliers, constituent encore des intrants importants de la production d’électricité (figure 8).

 

Fig. 8. Production d’électricité à partir de charbon dans certains pays africains (% de la production totale). Source adaptée à partir des Bilans énergétiques mondiaux 2018 de l’AIE

 

Certes, dans quelques pays, le mix électrique est dominé par les énergies renouvelables notamment l’hydro-électricité et dans une moindre mesure les autres énergies renouvelables. Cependant ces capacités sont peu importantes en valeurs absolues. Il est donc fondamental d’accélérer la décarbonation du secteur électrique par le déploiement accéléré des sources d’énergie renouvelables les plus importantes en s’appuyant sur les marchés régionaux de l’Afrique subsaharienne. Ceci suppose également des infrastructures de transport.

3.3. Usages prioritaires, bien-être des populations et transition énergétique

L’éducation, la santé et l’alimentation sont essentiels au bien-être des populations. L’énergie est un facteur déterminant de la satisfaction dans de bonnes conditions de ces besoins. Le développement des énergies renouvelables a permis l’accès à un éclairage de meilleure qualité grâce notamment au photovoltaïque qui s’est substitué aux formes d’énergie peu efficaces et souvent onéreuses comme la bougie et le kérosène pour l’éclairage. En revanche les autres principaux usages, surtout la cuisson des aliments, continuent d’être satisfaits par des formes traditionnelles peu efficaces et ayant un impact négatif sur la santé des populations et l’environnement.

3.3.1. Transition énergétique et usages pour la cuisson

La consommation de la biomasse sous forme primaire, bois de feu, ou secondaire, charbon de bois, a un impact important sur la ressource forestière, le climat et la santé des populations plus particulièrement les femmes et les enfants qui sont les plus exposés. Selon l’AIE, 2,2 milliards de personnes seront toujours dépendantes de sources d’énergie inefficaces et polluantes pour la cuisson d’ici 2030, principalement en Asie et en Afrique subsaharienne[9]. Le Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC) a développé une méthodologie d’inventaire des émissions de gaz à effet serre recommandée pour tous les pays membres[10]. Cette méthodologie couvre toutes les sources et tous les secteurs d’émission y compris la biomasse et les changements d’utilisation des terres. La filière des énergies traditionnelles représente certainement une part substantielle des émissions de CO2 en Afrique subsaharienne Cette méthodologie requiert la disponibilité de données régulières et fiables qui fait défaut pour ce qui concerne les énergies traditionnelles en Afrique. Cela est imputable en grande partie à l’informalité et à la complexité de cette filière, exemple des feux de brousse, production de bois de feu non contrôlée etc. Aussi, les estimations des émissions sont marquées par de fortes incertitudes[11] .

En Afrique subsaharienne, une priorité clé est une transition accélérée de ces formes d’énergie vers des sources d’énergie plus propres et renouvelables. Une transition rapide à grande échelle vers des options plus propres limitera non seulement les émissions de GES compte tenu de la faible efficacité énergétique de la chaîne de valeur de la biomasse, mais contribuera également à atteindre l’objectif de l’accès universel aux combustibles modernes, efficaces et renouvelables.

3.3.2. Échecs et leçons des transitions : raison d’une possible transition accélérée

L’Afrique subsaharienne a connu depuis le début des années 1970, suite à la sécheresse qui a affecté les pays sahéliens, de nombreux projets de substitution au bois de feu et au charbon de bois. Ces projets ont concerné aussi bien la ressource primaire que l’efficacité énergétique par l’introduction d’équipements de cuisson plus performants comme les foyers améliorés. Le constat, après un demi-siècle, est celui d’un échec quasi généralisé comme le montre l’analyse de l’accès aux combustibles modernes de cuisson (figure 9).

 

Fig. 9. Accès aux combustibles modernes de cuisson en 2018. La plupart des pays de l’ASS ont un accès aux combustibles modernes de cuisson inférieur à 25%. La majeure partie des 20 pays dans le monde ayant les déficits les plus élevés sont en ASS. [Source: IEA, IRENA, UNSD, World Bank, WHO. 2020. Tracking SDG 7: The Energy Progress Report. World Bank, GlobalTrackingframework]

Les causes de l’échec sont nombreuses et ont fait l’objet d’une littérature abondante[12]. Il convient de mettre en relief parmi les causes principales, l’absence de politiques volontaristes, les infrastructures peu développées, la fragmentation des projets souvent dépendants des financements obtenus, l’absence d’une vision stratégique et politique. Certes quelques rares pays comme le Sénégal ou le Botswana ont connu une substitution significative du GPL au charbon de bois, surtout en milieu urbain. Cependant, cette transition s’est étalée sur plusieurs décennies, a été soutenue par de fortes subventions et a concerné la pénétration d’une forme d’énergie non renouvelable, essentiellement en milieu urbain.

L’état de la technologie actuelle offre des options permettant de réconcilier le bien-être des populations et les objectifs climatiques. Il est commun de citer l’exemple de la téléphonie mobile qui a permis aux pays peu nantis d’accéder à des formes de communication moderne, efficaces décentralisées et peu onéreuses. L’Afrique subsaharienne connait déjà une substitution accélérée et peu médiatisée dans le domaine de l’éclairage avec la disparition rapide du kérosène remplacé par des systèmes photovoltaïques individuels. Cette transition a eu lieu indépendamment de toute stratégie énergétique. Elle est le résultat du développement technologique. L’usage cuisson, dont l’impact sur la ressource forestière est autrement plus important, n’a pas connu cette transition car les puissances requises sont plus élevées et par conséquent l’investissement initial assez substantiel ce qui rend l’opération hors de portée des populations rurales. Les progrès technologiques en cours particulièrement dans le domaine photovoltaïque ouvrent de perspectives de transition accélérée dans ce secteur.

La faisabilité de l’utilisation de panneaux solaires photovoltaïques pour produire de l’électricité pour la cuisson dans les zones rurales hors réseau est en cours de développement pour réduire le coût et l’énergie nécessaire à la cuisson électrique[13]. Il existe d’autres options plus matures sur le plan technologique pour la cuisson électrique, telles que les cuisinières à induction électriques qui est l’une des technologies de cuisson les plus efficaces disponibles actuellement[14]. Ainsi le plan équatorien (ECP) pour une cuisson propre vise à remplace trois millions de foyers utilisant du GPL par des cuisinières à induction[15]. Cette technologie peut offrir un saut qualitatif pour des alternatives ménagères propres dans les usages de cuisson[16]. Bien que la cuisson électrique soit une option intéressante, elle n’est pas encore commercialement viable. L’élimination progressive de la biomasse traditionnelle pour la cuisine en Afrique subsaharienne nécessitera une combinaison de différents combustibles et technologies ainsi que des stratégies de communication. À court et moyen terme, le GPL, ainsi que le gaz naturel dans les zones urbaines, sont les options les plus fiables, disponibles et rentables pouvant être déployées à grande échelle. De nouveaux progrès technologiques dans la cuisson électrique et la pénétration d’énergies renouvelables bon marché offrent de nouvelles options pour répondre aux besoins de cuisson en Afrique subsaharienne.

3.3.3. Les nouvelles technologies dans le secteur de la santé

La pandémie en cours révèle la dimension universelle de la santé et la fragilité des économies et des systèmes de santé. Cette pandémie montre également l’interdépendance des pays face à la circulation d’un virus dont la circulation est transfrontalière.  Il est très probable que dans un avenir proche des traitements curatifs plus efficaces et surtout préventifs, notamment la vaccination, permettront de contenir ce fléau. Un programme de vaccination planétaire ne sera cependant possible que si une infrastructure et l’énergie associée pour la préservation des vaccins sont disponibles. L’Afrique subsaharienne, surtout son milieu rural, est actuellement peu équipée pour le déploiement d’un programme de vaccination qui concernerait la majorité de la population. En effet en 2014, seulement 10 % des pays appartenant à l’Alliance Globale pour la Vaccination et les immunisations (GAVI) disposaient de chaines de froid performantes (figure 10).

 

Fig. 10. Chaine de froid dans les pays GAVI. La plupart des pays de l’ASS font partie de cette Alliance.

 

A l’évidence, même si l’accès généralisé a un vaccin est acquis, les pays de l’ASS ne sont pas préparés pour une vaccination massive du fait de la contrainte liée à la chaine de froid, bien que les technologies actuelles permettent d’en disposer de façon fiable. Certes l’ASS a connu, à une échelle relativement modeste, l’introduction de réfrigérateurs solaires qui s’étaient substitués aux réfrigérateurs à absorption alimentés par du kérosène ou du gaz dont l’approvisionnement en combustible n’était pas toujours assuré et qui ne répondaient pas aux critères de fiabilité pour la préservation de vaccins[17].

En outre, cette génération de réfrigérateurs solaires nécessite le stockage dans des batteries dont la durée de vie n’excédait pas les cinq ans et dont la maintenance et le remplacement n’étaient pas toujours évidents. Des progrès technologiques ont permis de dépasser ces contraintes par la conception et la commercialisation de réfrigérateurs solaires dits à entrainement direct car reliés directement au générateur solaire (solar direct drive refrigerator[18]). Ces équipements, hors réseau, offrent les mêmes fiabilités que les versions alimentées par le réseau et surtout le recours à la batterie devient inutile pour une production continue d’électricité (figure 11).

 

Fig. 11. Différence entre les réfrigérateurs solaires à batterie et les réfrigérateurs solaires à entrainement direct.

 

D’ailleurs, selon l’OMS, la plupart des réfrigérateurs solaires classiques étaient abandonnés lorsque la batterie n’était plus fiable, soit bien avant la durée de vie du réfrigérateur. Ces nouvelles technologies illustrent les possibilités d’accès à très court terme à des services de qualité à partir des sources d’énergies renouvelables et des développements technologiques associées aux énergies renouvelables.

A l’évidence le déploiement des énergies renouvelables va se poursuivre car elles sont de plus en plus rentables et inépuisables. D’autres technologies plus performantes et mieux adaptées seront disponibles pour accroitre la performance des énergies renouvelables et offrir des services de meilleure qualité. Les progrès seront cependant inégaux selon les pays et les continents. Les enjeux mondiaux se cristallisent de plus en plus sur la technologie plutôt que sur les ressources dont l’accès deviendra de plus en plus universel. Il est donc fondamental pour l’Afrique subsaharienne d’investir ce champ avec son préalable qui est l’éducation de qualité. L’énergie n’est qu’un vecteur, essentiel certes, pour atteindre les objectifs du développement économique et social compatible avec la préservation de la planète.

 

 

Références

African Energy Commission –AFREC (2019). Statistiques clés sur l’énergie.

Agence Internationale de l’Energie (2019). World Energy Balances.

AFD and World Bank (2019). Electricity Access in Sub-Saharan Africa Uptake, Reliability, and Complementary Factors for Economic Impact.

BP (2019). Statistical review of world energy.

Rodriguez et al. (2019) Impact of induction stoves penetration over power quality in Ecuadorian households, Revista Espacios, published 22-04-2019.

GAVI (2019). Cold chain equipment optimisation platform, technology guide.

Gnassou, L, (2019). Addressing renewable energy conundrum in the DR Congo: Focus on Grand Inga hydropower dam project, Energy strategy review, Elsevier.

IEA, IRENA, UNSD, World Bank, WHO. (2020). Tracking SDG 7: The Energy Progress Report. World Bank, Washington DC. ©Global Tracking framework

IPCC, (2006) Guidelines for National Greenhouse Gas Inventories, chapt 3 uncertainties.

IPCC (2019) Refinement to the 2006 IPCC guidelines for national greenhouse gas inventories.

Khennas S. (2012) Understanding the political economy and key drivers of energy access in addressing national energy access priorities and policies: African perspective in Energy Policy, June 2012 edited by Leena Srivastava and Youba Sokona.

Sokona,Y., Y. Mulugetta and H. Gujba, (2012). Widening energy access in Africa: Towards energy transition. Energy Policy 47 (2012) 3-10. Practical Action. 2012. Poor People’s Energy Outlook 2012: Energy for earning a living. Practical Action Publishing: Rugby, UK

WHO (2013) Direct-drive solar vaccine refrigerators a new choice for vaccine storage.

 

Notes

[1] Le ratio réserves/production est un indicateur statique qui peut considérablement varier si la production fluctue dans des proportions importantes

[2] BP 2020

[3] AIE, 2019.

[4] Gnassou, 2019

[5] AFD et Banque mondiale, 2019.

[6] AIE, Energy Access Outlook 2017.

[7] Sokona et alii, 2012.

[8] AIE, 2019 ; UNU-INRA, 2019.

[9] AIE et alii, 2019.

[10] IPCC,2019.

[11] IPCC, 2006

[12] Khennas S, 2012.

[13] Batchelor et alii, 2018.

[14] Kastillo, 2016.

[15] Rodriguez et alii, 2019.

[16] Goldemberg et alii, 2018.

[17] Il n’existe pas de réfrigérateurs à absorption validés par l’OMS

[18]WHO (2013) Direct-drive solar vaccine refrigerators a new choice for vaccine storage

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