La transition énergétique : un sujet controversé

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L’évolution du mix énergétique est au cœur des questions que soulève la transition énergétique. Au-delà de l’accord sur la nécessité d’en exclure aussi vite que possible la combustion des sources fossiles, le débat reste vif sur sa composition. Quels sont les arguments en faveur ou à l’encontre des diverses sources non carbonées ?

Ce qui suit n’est pas un article rédigé par un auteur, mais un débat organisé par Jacques Villain entre Vincent Fristot, président de Gaz Électricité de Grenoble (GEG), adjoint au Maire de Grenoble, et Hervé Nifenecker, l’un des fondateurs de l’association Sauvons le climat[1].


1. Un nouveau mix énergétique basé sur des énergies locales et renouvelables, selon Vincent Fristot

Une évolution vers un mix basé sur des énergies locales et renouvelables constitue une vraie opportunité aussi bien pour l’avenir planétaire que pour les territoires.

1.1. Des enjeux planétaires et locaux

Pour aborder les questions d’énergie en 2020, la question principale est celle du climat avec l’impératif d’une baisse rapide des émissions de gaz à effet de serre (GES), mais aussi l’obligation d’améliorer la résilience aux chocs de toutes natures (risques technologiques ou accidents en chaîne) dans un monde plus incertain et touché par des événements catastrophiques nombreux.

Ces deux principes invitent à développer plus rapidement toutes les filières d’énergies renouvelables (une palette de contributions), en ayant parallèlement réduit les consommations inutiles, notamment  les gaspillages induits par la chaîne de conversion-distribution énergétique (Lire : L’efficacité énergétique). Il faut en effet considérer l’ensemble du cycle pour proposer les bonnes décisions : en partant de l’énergie primaire (la source) jusqu’à l’utilisation de l’énergie (l’usage ou le service rendu). Sur ce plan, les machines thermiques (ou nucléaires) de production d’électricité qui réchauffent majoritairement l’environnement ou les rivières, sans utilisation de la chaleur produite, sont disqualifiées et donc progressivement condamnées.

L’objectif de neutralité carbone fixé au niveau national à 2050 doit être anticipé, probablement à 2040 dans les métropoles les plus actives, si on souhaite rester sur une trajectoire de +1,5°C en 2100. Pour ce faire, il s’agit de réussir une transformation profonde du système énergétique qui dépasse largement la simple substitution d’une source d’énergie par une autre (Lire : Le scénario Négawatt). À cette fin, pour apporter efficacement les services énergétiques, une vision complète des besoins, devenus plus rationnels, est nécessaire. Ces besoins seront couverts à partir de ressources locales et renouvelables, en proximité et en circuit court. Il y a dans la population, une sensibilité et une demande en ce sens.

1.2. Focus sur la demande d’énergie

La question des usages de l’énergie est fondamentale. Il s’agit de fournir en premier lieu des services énergétiques aux habitants, aux industries et à de nombreux secteurs d’activités. Ils le sont à des fins de chaleur (50 % de l’énergie consommée en France), mais aussi de  propulsion pour les différents transports (33 %), et d’électricité spécifique pour  tous les  autres usages (lumière, réfrigération, numérique, entre autres).

Cette vue d’ensemble permet d’optimiser la réponse aux principaux besoins, avec la création de réseaux de chaleur pour valoriser des sources excédentaires de chaleur industrielle et/ou d’exploiter la biomasse, y compris avec cogénération d’électricité (Lire : Cogénération et stockage saisonnier de la chaleur). Côté mobilité, il s’agit, après report sur un mode de transport adapté, de remplacer l’essence et le diesel des véhicules par du gaz (bio-GNV, hydrogène renouvelable) et de l’électricité.

Le besoin croissant en froid pour les bâtiments doit éviter de provoquer une nouvelle pointe de demande en électricité. Ceci passe par une isolation renforcée avec protection solaire, des solutions passives ou de rafraîchissement, avant d’envisager la climatisation si elle est  indispensable (Lire : Usages et production de froid).

Les solutions individuelles et collectives pour limiter les pertes et gaspillages sont nombreuses, elles peuvent trouver leur place par incitation ou par conviction des citoyens, voire réglementation. L’utilisateur qui le souhaite doit pouvoir bénéficier d’un suivi facile de ses consommations d’eau et d’énergie grâce aux outils numériques (Lire : Le numérique, outil d’optimisation des factures d’électricité).

1.3. Sources d’énergies locales et retombées positives sur le territoire

Les décisions nationales ont un poids prépondérant sur les conditions de développement de telle ou telle filière de production (électricité renouvelable, bio-gaz, biomasse). Au Danemark, l’électricité éolienne et solaire représente déjà plus de la moitié de la consommation électrique en 2019. En ajoutant l’hydroélectricité, le Portugal en est proche. En Allemagne, un tiers de l’électricité est produite par des éoliennes et par le solaire photovoltaïque (PV). Autant d’exemples montrant qu’il est possible d’injecter de fortes proportions d’électricité renouvelable variable, mais prédictible par la météorologie, dans les réseaux électriques. L’équilibre production-consommation du système électrique est alors assuré par la complémentarité entre :

  • des filières électriques renouvelables : solaire, éolien en mer et terrestre, barrages hydroélectriques, demain hydrogène ;
  • une production pilotable : stations de transfert d’énergie par pompage –STEP (Lire : Les stations de pompage), cogénération ;
  • et de l’effacement, à savoir un report temporel de certaines consommations disposant d’inertie.

La France doit combler rapidement son retard en matière de production d’énergie renouvelable, avec notamment de l’éolien off-shore (Lire : Électricité éolienne : état de l’art et perspectives). En outre, comme la forêt s’étend en Europe, la disponibilité du bois énergie permet d’alimenter de nouveaux réseaux de chaleur. Le bois énergie est une filière économique à renforcer, tout comme le bois de construction (Lire : De la découverte du feu à la combustion de la biomasse).

À Grenoble, la Métropole a investi dans une nouvelle centrale de chauffage urbain dite Biomax, alimentée au bois, avec cogénération, qui produit 180 GWh/an de chaleur renouvelable et simultanément 35 GWh/an d’électricité (Lire : Chauffage urbain et réseaux de chaleur). Avec la Ville de Grenoble et Engie, cette métropole est actionnaire de la société d’économie mixte Gaz et Électricité de Grenoble (GEG) (Lire : Gaz et Électricité de Grenoble).

Avec la Caisse des dépôts et consignations (CDC)-Banque des Territoires, GEG a lancé un programme d’investissement de 150 millions d’euro (M€) sur cinq ans pour produire, en 2022, 400 GWh/an d’électricité renouvelable, hydraulique et éolienne, notamment, soit un volume correspondant à la consommation électrique annuelle des 100.000 ménages grenoblois.

GEG est aussi en charge d’une réduction de la demande d’énergie à l’aide des importants leviers que sont l’isolation des bâtiments, la diminution des déplacements motorisés et leur report vers le rail, l’amélioration de l’éclairage public. Pour les bâtiments, les besoins de chauffage sont divisés par deux ou plus, lors des rénovations thermiques. Ces dernières s’appuient, pour des milliers de logements sociaux et privés sur le programme MurMur 2 : 90 M€ de travaux sur la métropole sont effectués en cinq ans, soit une réduction de 10 GWh/an de demande en chaleur dans la métropole. L’éclairage public fait aussi  l’objet, à Grenoble, d’un important programme de rénovation qui concerne les sources lumineuses, l’efficacité des dispositifs luminaires et la modulation de puissance en pleine nuit, l’ensemble réduisant de moitié la consommation d’électricité totale pour l’éclairage public en 2023, soit 6 GWh/an. (Lire : Le numérique : de l’éclairage public à la ville connectée).

Les 1800 logements rénovés d’ici 2025 dans le cadre d’une convention multi-partenaires avec l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) sur les quartiers Villeneuve et Village Olympique à Grenoble engendreront une économie de chaleur de 10 GWh/an, soit une diminution de la part contrainte de leur budget en termes de charges de logement et une contribution efficace à la réduction de la précarité énergétique (Lire : Précarité énergétique : la réduire par un accompagnement social).

1.4. En conclusion : un changement de modèle

Le champ des interventions est donc très vaste pour rationaliser les flux énergétiques (chaleur, propulsion pour les transports, électricité spécifique). Le développement de ressources locales et l’optimisation de la demande réduisent les importations d’énergie et les rejets de carbone qui participent à l’effet de serre, tout en renforçant la capacité de répondre localement aux enjeux.

Des citoyens deviennent acteurs de l’émergence de nouveaux moyens de production d’énergie renouvelable (solaire PV, éolien, petits réseaux chaleur) avec des sociétés d’investissement dédiées auxquelles peuvent participer des collectivités, aux termes de la loi de transition énergétique pour une croissance verte (LTECV) du 17 août 2015.

Il s’agit donc d’un nouveau modèle énergétique, plus décentralisé, qui crée de la valeur ajoutée et de l’emploi sur les territoires, donc d’une réelle transition vers plus de justice climatique et sociale[2].

 

2. L’analyse d’Hervé Nifenecker

Le changement de modèle proposé par Vincent Fristot est-il réalisable ? Certains font une analyse différente dans le livre Réchauffement climatique : bonnes questions et vraies réponses [3].L’un de ses auteurs, Hervé Nifenecker, porte parole de l’association Sauvons le climat, développe son argumentation. Après plusieurs commentaires sur l’article de Vincent Fristot, il répond aux questions de Jacques Villain.

2.1. Objections aux arguments de Vincent Fristot

Sur plusieurs points, les deux auteurs s’opposent.

2.1.1. Gaspillage de chaleur

  • À l’argument selon lequel « les machines thermiques (ou nucléaires) de production d’électricité qui réchauffent majoritairement l’environnement ou les rivières, sans utilisation de la chaleur produite, sont disqualifiées et donc progressivement condamnées »,
  • Hervé Nifenecker répond qu’il est possible d’utiliser la chaleur produite par les réacteurs nucléaires, comme démontré en Russie et en Finlande ; en outre, il est inacceptable d’affirmer que, parce que la chaleur rejetée n’est pas utilisée, le nucléaire est disqualifié alors que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) lui-même considère qu’il aura un rôle important. Si on raisonne en terme de rendement par rapport à l’énergie primaire (uranium, éolien, solaire) les centrales nucléaires ont des rendements meilleurs que les cellules PV et les éoliennes. La seule question est la disponibilité de la ressource. Pour le nucléaire surgénérateur la question de la ressource ne se pose plus.
  • Cette réponse ne convient pas à Vincent Fristot selon qui les machines peu efficaces sont condamnées car elles relâchent d’énormes quantités de chaleur dans l’environnement (deux fois la production d’énergie électrique)

      2.1.2. Part des renouvelables dans le mix électrique

  • Au constat de Vincent Fristot qu’en « Allemagne, un tiers de l’électricité est produite par des éoliennes et par le solaire photovoltaïque (PV)», Hervé Nifenecker répond qu’une telle contribution des renouvelables est associée à un taux d’émission de CO2 par habitant deux fois plus élevé qu’en France et un tarif de l’électricité 75% plus cher pour les particuliers (en 2016).
  • Si, selon Vincent Fristot, on s’interroge sur la proportion d’ENR dans le réseau électrique, force est de constater que « la France doit combler rapidement son retard en matière de production d’énergie renouvelable, avec notamment de l’éolien off-shore ».
  • Mais pourquoi, lui répond Hervé Nifenecker, puisque la France, avec la Suède, est la meilleure élève européenne sur le plan des émissions de CO2, ce qui paraît un critère bien plus important que le pourcentage d’énergie renouvelable intermittente ?
  • Parce que c’est la loi, ajoute Vincent Fristot et que la France est en retard sur les objectifs en la matière, y compris sur le plan industriel.

2.2. Réponses d’Hervé Nifenecker à des questions de Jacques Villain

Pour bien comprendre les arguments d’Hervé Nifenecker, Jacques Villain lui pose une dizaine de questions.

2.2.1. Comment définir des objectifs en matière de réduction des émissions de C02 ?

Rationnellement, les réductions doivent être déterminées au plan mondial.

Pour limiter l’augmentation de la température globale moyenne de surface (GMST) à 1,5 °C – par rapport à la période préindustrielle, comme l’a recommandé le GIEC à la suite de la conférence de Paris COP21, le budget CO2 est limité à 600 Gt[4].  Figueres et al.[5] proposent un profil d’émissions qui atteint son maximum en 2025 avec environ 43 Gt/an. Au début des années 2020,  les émissions mondiales atteignent 36 Gt/an. On peut répartir les droits à émettre en termes d’émissions par habitant, ou par unité de PIB soit, pour le monde, une  valeur CO2/ hab de 4,4 t et une valeur CO2/PIB  de 0,43 t/k$. Selon le choix entre ces deux critères on obtient les résultats suivants (Tableau 1).

 

Tableau 1 :  Intensités CO2 pour quelques   agrégats géographiques. La dernière ligne représente le pourcentage de production électrique obtenue par des centrales de production fossiles (essentiellement charbon ou gaz).

 

Agrégat Monde Chine USA Russie Allemagne France
PIB/ha  k$ 10,3 6,5 51,7 12,0 44,2 41,3
CO2/ha t 4,4 6,6 15,6 10,2 8,8 4,3
CO2/PIB   t/k$ 0,43 1,0 0,3 0,85 0,2 0,1
% fossiles/elec 49 77 70 ? 34 10

 

 

Quel que soit l’indicateur, les bonnes performances de la France sont indiscutables. Selon l’Organisation des Nations unies (ONU), la population mondiale atteindrait 8,1 milliards en 2025. On sait que pour limiter la température moyenne de surface à 1,5 ° C, les émissions ne devraient pas dépasser 43 Gt/an pour redescendre après 2025, soit des émissions par habitant inférieures à 5,3 t/ha. Sur cette base on constate que, grâce à son électricité très peu carbonée,  la France a déjà fait la transition vers un réchauffement climatique inférieur à 1,5°C.

Commentaires de Jacques Villain :

Hervé Nifenecker est plus optimiste que bien des experts. Il ne dit rien de l’objectif de neutralité carbone, à atteindre en France[6] dès 2050 comme l’a rappelé Vincent Fristot. En outre, l’empreinte carbone réelle d’un pays doit inclure le CO2 produit à l’étranger pour approvisionner ce pays : celle de la France doit tenir compte de la fabrication des téléphones portables importés de Chine. Il y a quelques années le ministère de l’Environnement, de l’Énergie et de la Mer a publié les chiffres correspondants pour l’année 2011 (Figure 1). On peut y lire que la production de CO2 par habitant est voisine de celle indiquée au tableau 1 si on ne tient pas compte de la contribution extérieure. Mais si on tient compte de l’empreinte carbone totale, le bon classement de la France souffre quelque peu. Le CO2 par habitant augmente de plus de 40 %, et, si la France garde une meilleure position que l’Allemagne, ce n’est plus que de 20 % au lieu de 50 %. Il serait souhaitable d’avoir des chiffres plus récents, mais il semble peu probable que des changements notables se soient produits au cours des dernières années.

Fig. 1 : Empreinte carbone de divers pays en 2011.

Réponse d’Hervé Nifenecker :

Cette façon de compter supprime tout intérêt à la question de la technique de production d’électricité dans nos pays. Elle cache, en réalité, une approche protectionniste. Utilisons des centrales à charbon ! Toutefois même ainsi, la France fait bien mieux que l’Allemagne. La courbe montre surtout une corrélation forte entre C02/hab et PIB. Notre modèle doit-il être celui du Cambodge ?

2.2.2. Quel changement du mix énergétique rechercher pour diminuer les émissions de C02 ? Nucléaire, renouvelables, les deux ou autre chose ?

Avec les productions intermittentes d’électricité, éolienne et solaire, le problème est de savoir ce qui se passe en absence de soleil ou (et) de vent. En principe, pour le solaire, un stockage de 24h serait suffisant pour assurer une continuité. Mais pour la France et ses voisins, le rapport entre l’ensoleillement en juin et en décembre est d’environ cinq. Si on voulait profiter en décembre de l’ensoleillement de juin, il faudrait donc un stockage sur six mois, soit plus de 4000 heures.  En l’absence de capacité de stockage de cette durée, on a besoin d’une puissance pilotable équivalente à celle des installations solaires, soit, dans la pratique, des centrales fossiles ou nucléaires. Dans les régions tropicales, le rapport entre les ensoleillements de juin et décembre étant légèrement supérieur à l’unité, soit 1,15 pour Dakar, la durée de stockage d’une trentaine d’heures est suffisante. Une telle durée est envisageable avec des batteries, moyennant un doublement du coût de l’investissement. Localement, des irrégularités d’ensoleillement importantes peuvent être observées du fait des variations de la nébulosité, mais les observations sur un pays comme la France montrent que l’effet de foisonnement limite ces irrégularités à environ 10% de la production journalière.

Dans les régions tropicales, des systèmes associant une production solaire photovoltaïque (PV) à un stockage par batterie semblent donc réalistes, mais, alors que les variations de l’irradiation solaire sont relativement prévisibles (effet jour-nuit, été-hiver) ce n’est pas le cas pour la production éolienne. Ainsi, en Bretagne, en 2017, la puissance éolienne installée atteignait 800 MW alors que la puissance délivrée variait entre 10 et 700 MW pour une valeur moyenne de 336 MW.

 

Tableau 2 : Évolution des caractéristiques de la production éolienne en fonction de la constante de temps de lissage

 


Sans lissage par stockage, la puissance éolienne minimum ne représente que 1,3% de la puissance maximum, ce qui est évidemment insupportable (Tableau 2). Dans une région comme la Bretagne, il est envisageable de stocker la puissance éolienne grâce à un système de pompage-stockage de l’eau de mer dans des lacs artificiels longeant la côte (système Lempérière), mais pour un stockage de 168 GWh, il faudrait équiper 3 000 km de côtes bretonnes[7].Si on envisageait  un stockage par batteries lithium, un stockage de 168 GWh coûterait près de 40 milliards d’euros.

Pour les stockages de longue durée de la production d’électricité intermittente on peut recourir à la production d’hydrogène par électrolyse (power-to-gas) qui pourrait être utilisé de diverses manières (Lire : L’hydrogène).

Dans un premier cas il est envisageable d’utiliser l’hydrogène pour produire de l’électricité dans des turbines à gaz (gas-to-power). Si cette technique permet effectivement de lisser la production intermittente sur de longues périodes, son faible rendement, entre 20 et 25%, renchérit d’autant le coût du MWh électrique produit. Ainsi, sur la base d’un coût de 60 €/MWh du courant éolien avant stockage avec un rendement de 33 % et d’un coût de stockage de 140 €/MWh[8] , on obtient un coût total du courant lissé de 60X3+140=320 €/MWh alors que le courant nucléaire est vendu 42 €/MWh par EDF à ses concurrents (tarif ARENH).

On peut aussi envisager d’utiliser directement l’hydrogène pour alimenter des véhicules ou des postes fixes équipés de piles à combustible (Lire : Des véhicules hybrides à l’hydrogène). Il faudrait alors disposer d’un réseau sécurisé de distribution et de stockage d’hydrogène à l’échelle de l’Europe. En outre, le rendement global ne dépassant pas 30%, la concurrence avec les véhicules électriques équipés de batteries risque d’être insoutenable. L’hydrogène pourrait être directement injecté dans les réseaux de gaz naturel, ce qui aurait l’avantage de réduire les émissions nettes de CO2, à condition toutefois de faire les modifications nécessaires des brûleurs.

2.2.3. Quels sont les principaux inconvénients de l’électricité d’origine nucléaire ?

De façon générale, on reproche au nucléaire les risques dus à la radioactivité, en particulier ceux associés aux catastrophes éventuelles, le fait qu’il n’existe pas de solution de gestion des déchets nucléaires et que le démantèlement des réacteurs, s’il est possible, coûtera très cher. Enfin les déboires de la construction de l’EPR signifient que le nucléaire du futur sera très cher et non compétitif par rapport aux énergies renouvelables.

En ce qui concerne les risques, l’Union européenne (UE) a conduit une étude sur les risques létaux des différentes techniques de production d’électricité en cycle de vie. Le magazine Forbes en a résumé le résultat en termes de nombre de décès estimés pour la production de 1 000 TWh d’électricité (Tableau 3). Pour le nucléaire les victimes des trois catastrophes de Three Mile Island (TMI), Tchernobyl et Fukushima sont incluses.

 

Tableau 3 : Nombre de décès pour 1 000 TWh produits par filière.

Tableau 3 : Nombre de décès pour 1 000 TWh produits par filière.

Lors d’une catastrophe nucléaire caractérisée par la fusion du cœur, le nombre de victimes dépend principalement du type de réacteur. De ce point de vue, seule la catastrophe de TMI peut être comparée à ce qui pourrait se passer dans le cas d’une fusion de cœur d’un des réacteurs à eau pressurisée (REP) français. En mars 1979, à la suite d’une erreur d’opération, faute de refroidissement, le cœur d’un réacteur REP de la centrale de TMI fondait. Des rejets faibles de gaz radioactifs étaient observés. Les 200 000 habitants vivant au voisinage du réacteur étaient évacués mais  de retour au cours du mois suivant. Aucune augmentation significative de radioactivité n’a été mesurée par les autorités sanitaires. En revanche, cette catastrophe a signifié la fin de la construction de réacteurs aux États-Unis pendant 30 ans.

Plusieurs réacteurs américains ont été entièrement démantelés, avec retour à l’herbe. C’est le cas du réacteur Main Yankee de 860 MW mis en service en 1972, arrêté en 1996, démantelé en 2004 pour un coût de 635 millions de dollars. Le Centre d’études nucléaires de Grenoble (CENG) est pratiquement dénucléarisé avec démantèlement de 3 réacteurs de recherche, un labo chaud d’examen des combustibles usés et une station des effluents radioactifs. Le coût du démantèlement d’un réacteur est, actuellement, estimé aux environs de 15% du coût initial du réacteur (Lire : Le démantèlement des centrales nucléaires).

En France, depuis plus de 50 ans, aucun incident sérieux n’a été observé pour le transport et l’entreposage des déchets nucléaires de tous genres. On peut considérer que la solution pour les déchets de faible activité et à vie courte ou moyenne est atteinte. Par contre, la solution définitive pour les déchets faible activité à vie longue (FAVL), issus de la filière graphite gaz, et haute activité à vie longue (HAVL), stockés, en France, essentiellement dans des piscines à La Hague, n’est pas encore au point. Mais il est utile de comparer les risques. Ceux liés aux émissions de CO2 sont connus et mettent en cause notre civilisation. Dans le cas du projet CIGEO, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (ANDRA), sous le contrôle de l’Autorité de sureté nucléaire (ASN), estime que les fuites radioactives qui pourraient survenir conduiraient à une sur-irradiation maximum des populations les plus irradiées de 22 micro-sieverts dans 400 000 ans[9]. Or le nucléaire permet à la France d’émettre deux fois moins de CO2 par tête que l’Allemagne.

Commentaires de Jacques Villain

Une vision moins optimiste est présentée par Benjamin Dessus et Bernard Laponche[10], qui évoquent notamment les difficultés rencontrées par la construction du réacteur de Flamanville. Vincent Fristot n’a pas souhaité répondre en détail au questionnaire, mais, plus haut, il signale que les centrales nucléaires présentent l’inconvénient d’avoir besoin de l’eau des rivières pour refroidir les réacteurs et évacuer l’excès de chaleur produit, ce qui  peut être un grave problème en période de sécheresse.

2.2.4. A moyen terme, ne pourrait-on pas réduire la production d’électricité nucléaire le jour où le vent serait suffisant pour faire tourner les éoliennes ?

Oui, mais en renchérissant le coût de l’électricité nucléaire sans en diminuer les inconvénients, sauf de façon marginale en réduisant la consommation de combustible.

2.2.5. Quel est, selon vos, l’avenir du stockage de l’électricité ? Par voie mécanique ? Par voie chimique ?

Pour le court terme, jusqu’à une semaine, le stockage par batteries a beaucoup d’avenir. Pour des durées allant jusqu’au mois,  c’est le stockage hydraulique sous deux formes : les STEPs pour des stockages journaliers (jusqu’à hebdomadaires). L’autre possibilité consiste à moduler la production des barrages. Un très bon exemple est la complémentarité de l’éolien danois et de l‘hydraulique norvégien et suédois. L’hydraulique pose toutefois des problèmes d’acceptabilité sociale. En France, aucune augmentation importante du volume stocké n’est envisageable. Le stockage chimique par hydrogène a été discuté plus haut.

2.2.6.  Il est envisagé de remplacer massivement les automobiles à essence par des automobiles électriques, qui devront stocker de l’énergie électrique dans des batteries. Cette électricité ne pourrait-elle pas être éolienne ou solaire ?

Pour le solaire c’est certainement le cas dans les régions tropicales. Pour l’éolien, comme pour l’hydrogène, on retrouve la problématique discutée plus haut.

2.2.7. Quels moyens faut-il privilégier pour diminuer la production de CO2 dans le chauffage des bâtiments et dans leur climatisation ? a) Meilleure isolation ? b) Matériaux à changements de phase ? c) Chauffage solaire ? d) Chauffage électrique ? e) Récupération de la chaleur industrielle ?  f) Autres ?

Pompes à chaleur. On peut d’ailleurs utiliser la chaleur comme moyen de stockage.

Commentaire de Jacques  Villain

L’effort d’isolation des bâtiments entrepris par la municipalité de Grenoble et ses résultats ont été exposés plus haut. En ce qui concerne les pompes à chaleur, elles consomment de l’énergie électrique, mais apportent environ trois fois plus de chaleur. Si le rendement des centrales nucléaires est d’environ 30%, on obtient donc un rendement proche de 1 pour le chauffage par pompe à chaleur. Les deux tiers de l’énergie fournie par les pompes à chaleur proviennent de la géothermie de surface, une énergie renouvelable puisque, essentiellement, fournie par un stockage de l’énergie solaire

2.2.8. Divers pays, dont la France, ont entrepris une transition énergétique ? Quel est votre jugement sur l’entreprise française ? Et sur certains projets étrangers ?

En France la transition énergétique consiste avant tout à remplacer le nucléaire par l’éolien et le solaire PV. Cette transition est peu ou pas efficace pour réduire les émissions de CO2. Ceci a clairement été démontré par la Cour des comptes qui estime le coût de la transition à 121 milliards d’euros.

2.2.9. Que pensez-vous des agrocarburants ? Faut-il les encourager ?

La biomasse me paraît surtout intéressante pour la production de chaleur à condition de bien en évaluer les conséquences sur la biodiversité et la compétition avec les cultures alimentaires. Voir l’huile de palme et le soja.

 

3. Tentative de synthèse par Jacques Villain

Parmi les nombreuses questions abordées, quelques unes méritent d’être reprises.

3.1. Régionalisme ou centralisme ?

Dans la contribution de Vincent Fristot, le point qui a le plus heurté Hervé Nifenecker mais aussi d’autres lecteurs, est le plaidoyer en faveur des sources d’énergie locales. En effet, la biomasse peut être gérée de façon locale, le chauffage urbain aussi, mais l’électricité profite grandement d’une distribution délocalisée. Le cas du Danemark, cité en exemple par Vincent Fristot, est typique, car, selon Hervé Nifenecker, le Danemark ne peut être compris que dans le cadre de l’ensemble scandinave. Lorsque les éoliennes produisent trop, le Danemark exporte son courant en Suède et en Norvège, ce qui permet à ces pays d’économiser l’eau de leurs barrages, et, réciproquement, lors des périodes de calme, le Danemark importe du courant de ses voisins. Le Danemark utilise beaucoup moins d’électricité que la Suède (33 TWh vs 133 TWh) et ses performances CO2 sont beaucoup plus mauvaises : 6,5t/hab vs 3,78t/hab. Le Danemark est un contre-exemple CO2.

Mais, comme le Danemark, GEG délocalise aussi sa production d’électricité. Vincent Fristot affirme que l’entreprise produira, chaque année, dans deux ans, la quantité d’électricité renouvelable qui correspond à la consommation de la totalité des Grenoblois, mais cette électricité vient de très loin, après mélange à de l’électricité nucléaire. Un mélange dont les proportions varient au gré des vents. Les éoliennes de GEG sont dans les Pyrénées Orientales, en Picardie, dans la Somme ou dans l’Oise.

Pourtant, GEG est l’exemple d’une structure décentralisée dont la souplesse permet des initiatives. Ainsi, GEG s’est lancée résolument dans la production d’énergie renouvelable alors que les grosses entreprises semblent indécises. La décentralisation a donc des vertus, mais la mise en commun et le partage de l’énergie est indispensable. Sachons garder un équilibre.

Commentaire d’Hervé Nifenecker

3.2. Optimisme ou pessimisme ?

À l’évocation par Vincent Fristot d’« un monde plus incertain et touché par des événements catastrophiques nombreux », Hervé Nifenecker réagit : « Je ne pense pas que le monde actuel soit plus incertain que dans le passé (pestes, grandes guerres, catastrophes naturelles, entre autres). » Surtout, « à l’exception des guerres,  nous sommes mieux armés ». Pourtant si la nature des grandes catastrophes a changé, la multiplication des catastrophes d’un type nouveau (incendies de forêts d’une ampleur sans précédent, en particulier) est inquiétante. C’est pour cela que nous devons améliorer notre résilience.

3.3. La biomasse ?

Dans son texte, Vincent Fristot donne une grande importance à la biomasse, notamment au bois. Hervé Nifenecker lui répond qu’il convient de « bien en évaluer les conséquences sur la biodiversité et la compétition avec les cultures alimentaires ». Il cite le cas de l’huile de palme et du soja. Il n’y a probablement pas de désaccord fondamental sur ce point entre les deux contributeurs. La biomasse est manifestement une ressource importante, mais limitée, et elle doit être exploitée avec précaution.

3.4. La transition énergétique dans les pays voisins

Les voisins de la France font-ils mieux que nous ? Vincent Fristot  donne en exemple le Danemark et l’Allemagne qui ont une électricité en grande partie d’origine éolienne. Mais, rétorque Hervé Nifenecker, leurs émissions de CO2 sont élevées : « En 2014,  la part d’énergie renouvelable atteignait 17% en Allemagne, 5% en France ; les émissions CO2 par habitant 8,8 tonnes en Allemagne et 4,3 tonnes en France. De plus le prix de l’électricité, pour les particuliers, est presque deux fois plus élevé en Allemagne.  On voit que le jugement porté sur une politique énergétique doit se baser sur une étude d’ensemble, et non sur quelques chiffres. Il est trop tôt de toute façon pour porter un jugement définitif. Il serait intéressant d’avoir des chiffres récents ». À cela, Vincent Fristot a réagi en posant la question de la trajectoire : Quelle évolution en 10 ou 20 ans de la part fossile ?, énergies renouvelables ?

3.5. Pour ou contre le nucléaire

La France est profondément divisée entre partisans et adversaires de l’électricité d’origine nucléaire. Hervé Nifenecker présente, en ce qui concerne ce pays, des arguments favorables. Vincent Fristot exprime très brièvement sa méfiance. Des motifs d’inquiétude sont présentés de façon plus détaillée dans l’article de Benjamin Dessus et Bernard Laponche cité plus haut. L’industrie nucléaire requiert une extraordinaire maîtrise technique. Cela fait peser sur l’avenir de cette industrie une incertitude qui incite à ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, et à développer parallèlement la production d’électricité d’origine éolienne et solaire. Car si les difficultés signalées par Hervé Nifenecker sont réelles, le soleil et le vent sont là pour plusieurs milliards d’années. Peut-être convient-il de se rallier au point de vue équilibré de Dominique Finon[12]: « Le nucléaire n’est pas la réponse-miracle aux engagements climatiques dans le secteur électrique. Mais, au côté des énergies renouvelables, il constitue une des réponses au défi climatique. Il serait d’autant plus dommage de se priver d’une telle technologie ».

 


Références de Vincent Fristot :

Ville de Grenoble, plan lumière

Bailleur social ACTIS, rénovation thermique dans le logement social

Schéma directeur énergie 2030 de la Métropole

Métropole, programme Mur Mur2 de rénovation thermique du logement privé

GEG et énergies renouvelables

– la société Energ’Y Citoyennes, Commentaire (JV).

Références de Hervé Nifenecker :

S’affranchir des énergies fossiles dès 2060 grâce au nucléaire, Responsabilité & Environnement, Juillet 2019 – N°95 – © Annales des Mines
Oser le nucléaire pour trouver la solution au problème climatique !,  Revue de l’Énergie,  n° 623 – janvier-février 2015
Le nucléaire : un choix raisonnable


Notes et références

[1] En cliquant sur le nom des auteurs, le lecteur trouvera leur biographie ainsi que la présentation des organismes auxquels ils sont rattachés.

[2] Voir Références bibliographiques en fin de texte.

[3]https://www.sauvonsleclimat.org/images/articles/pdf_files/fiches-livret-bonnes questions/Presentation_Livret_Bonnes_questions_V3.pdf

[4]IPCC COP19 (2013).

[5]Figuères, C. et al.(2017) ‘Three years to safeguard our climate’, Nature, Vol. 546, p. 593.

[6]Loi votée par l’Assemblée Nationale le 27 juin 2019.

[7]https://www.sauvonsleclimat.org/fr/base-documentaire/electricite-eolienne-et-stockage

[8] Source : ADEME.

[9] Ces calculs ont été vérifiés par l’Autorité de Sureté Nucléaire (ASN).

[10]Le coût de production de l’électricité d’origine nucléaire en France

[11] Une analyse détaillée d’Hervé Nifenecker

[12] Dans un monde neutre en carbone, pourra-t-on se passer du nucléaire ?

 


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