1960 – 2010, un demi-siècle de technologie et de politique industrielle : l’électricité en Espagne

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L’électricité est un facteur de développement très important permettant des usages très variés, comme un accès à la culture, entre autres. Retour sur le développement de ce vecteur d’énergie en Espagne.

Cet article a été initialement publié sous le titre « 50 años de tecnología y política industrial : la electricidad en España » écrit par Vicente LÓPEZ IBOR et José Maria MARTÍNEZ-VAL, publié dans Economía industrial, ISSN 0422-2784, Nº 394, 2014. Il a été traduit en français par Claire Dubonnet et Luçanne Vaniah Raharinosy, étudiantes en première année du master LEA parcours Traduction spécialisée multilingue de l’UFR Langues étrangères (Université Grenoble Alpes), sous la supervision d’Aurélien Talbot. Tous ces intervenants sont sincèrement remerciés.

 

1. L’électricité, une nécessité

Si vous demandez à un concitoyen, homme ou femme, quelle invention industrielle lui plaît le plus ou l’impressionne particulièrement, il ou elle citera probablement la voiture ou la télévision, ou tout autre objet courant de la vie quotidienne. Une fois que la personne aura exprimé son choix spontané et quelque peu improvisé, si vous lui proposez d’y réfléchir davantage et de mettre toutes ces inventions en perspective, elle changera presque systématiquement d’avis et, homme ou femme, affirmera que la plus importante de toutes est la « lumière électrique » (figure 1). Or, cela n’est pas sans poser problème. En effet, l’accès à l’électricité nous est tellement garanti, celle-ci est devenue si familière et si omniprésente qu’elle en est à présent tenue pour acquise, alors qu’elle ne l’est pas. Si vous demandez à la personne interrogée d’approfondir légèrement ses propos et qu’elle se rend compte que les ampoules ainsi que tous les objets, produits et équipements mentionnés, dépendent d’interrupteurs, de prises et de câbles, elle reviendra encore sur son choix et conclura que l’invention la plus importante a été celle de l’électricité. Dans la majorité des cas, la personne reconnaîtra qu’elle ne sait pas ce que c’est, ni comment elle est produite, mais affirmera qu’elle sait parfaitement ce qu’est une décharge électrique, et que si celle-ci transporte beaucoup d’énergie, la personne qui la reçoit peut se faire électrocuter, ce qui est souvent mortel.

 

 

Figure 1 : La « lumière électrique ».

 

Cette description, quelque peu sarcastique, se rapproche de l’idée de l’électricité partagée par les habitants d’un pays où son accès est garanti. Cependant, cela est loin de concerner 100 % de l’humanité, puisqu’on estime qu’à peine plus de la moitié de la population mondiale en bénéficie. Au début de l’histoire que cet article se propose de raconter, de nombreuses régions rurales espagnoles n’avaient pas accès à l’électricité et la qualité du service laissait à désirer sur la quasi-totalité du territoire en raison du retard séculaire avec lequel l’Espagne est entrée dans la Révolution industrielle. Il a ainsi fallu attendre la seconde moitié du 20e siècle pour que ce pays connaisse véritablement sa Révolution industrielle. Or, aujourd’hui, en Espagne, le secteur électrique est homogène, bien équilibré, malgré quelques excès, et comprend un réseau haute tension fonctionnel aux dimensions adaptées. Cela a permis une entrée massive des énergies renouvelables intermittentes (comme le vent) dans le système électrique et a réduit le nombre de pannes de courant au 21e siècle, sans provoquer de catastrophes telles que celles qui se sont produites en Californie en l’an 2000 et, plus récemment, sur la côte est des États-Unis, en Italie, au Royaume-Uni et dans d’autres pays dont l’économie est loin d’être défaillante, mais qui ne disposent pas des ressources humaines et techniques nécessaires à une exploitation sûre, efficace et rentable de l’électricité, ou qui n’ont simplement pas pu prendre les bonnes décisions au bon moment (Lire : Histoire de l’électricité).

Cette difficulté peut provenir de l’unité même utilisée pour exprimer l’énergie électrique, le kilowattheure, ou kWh, qui est le bien commercial le plus éphémère qui soit sur le marché (Lire : les unités d’énergie). Entre le moment où cette énergie est produite dans une centrale électrique et celui où elle alimente une lampe ou le moteur d’un ascenseur, il ne s’écoule même pas une milliseconde. C’est une durée bien courte pour espérer en négocier le prix. Vous savez donc que vous recevez la facture tous les mois ou tous les deux mois, accompagnée d’une série d’additions de chiffres (jamais de soustraction) qui semblent aussi difficiles à comprendre que la nature même de l’électricité. Elle-même n’est rien d’autre qu’une manifestation de la structure de la matière, laquelle est constituée de particules dotées d’une propriété très spécifique, que nous appelons charge électrique, qui passe normalement inaperçue parce qu’elle est en équilibre entre certaines charges (positives et négatives, selon la définition qui leur est donnée). En bref, une centrale génère une force électromotrice qui rompt cet équilibre entre les charges et entraîne une énergie potentielle puissante susceptible d’être transformée en travail, en rayonnement lumineux ou en chaleur (Lire : L’électricité : éléments essentiels, génération et transport). Il est tout à fait curieux de remarquer le contraste entre, d’une part, toutes ces difficultés intrinsèques à la facture et au phénomène physique, et d’autre part, l’immense facilité et l’instantanéité avec lesquelles nous utilisons tout ce potentiel mis à notre service, le tout avec un niveau de sécurité impressionnant puisque mourir par électrocution est finalement un risque négligeable par rapport à n’importe quel autre, y compris celui de mourir surmené pendant une partie d’échecs.

Bien entendu, ce niveau de sécurité exceptionnel n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat du progrès technique et de son application systématique aux fins de l’amélioration des performances et des caractéristiques fonctionnelles du réseau. Il est également dû aux efforts de l’Administration centrale de l’État qui adapte les réglementations légales en vigueur afin qu’elles correspondent à l’état de l’art de l’électrotechnique. Sans entrer dans des comparaisons aussi stériles que désagréables, il est néanmoins possible d’affirmer que l’Espagne dispose d’une trilogie réglementaire complète et à jour, composée des décrets royaux RD 842/2002, RD 223/2008 et RD 337/2014, qui correspondent aux Reglamento de Baja Tensión (Règlement sur la basse tension) , Reglamento de Línea Alta Tensión (Règlement sur les lignes à haute tension) et Reglamento de Instalaciones de Alta Tensión (Règlement sur les installations électriques à haute tension). Ce triptyque est le guide à suivre pour assurer notre sécurité face aux risques électrotechniques.

 

2. La préhistoire de notre histoire

Le ministère espagnol de l’Agriculture, de l’Industrie, du Commerce et des Travaux publics a été fondé en 1900. Il fut le premier à contenir le mot « Industrie » dans son intitulé. Le rapport publié par ce ministère en 1901 précise qu’il existait alors 859 fábricas de luz (usines à lumière – figure 2) produisant une puissance totale de 128 000 chevaux-vapeur, dont 61 % étaient produits grâce à l’énergie thermique — principalement des moteurs à gaz, et les 39 % restants grâce à l’énergie hydraulique, en grande partie au moyen de moulins à eau situés à proximité des villes. Partant de là au début du siècle, le secteur de l’électricité s’est transformé jusqu’à la fin du 20e siècle, moment où l’Espagne ne comptait que quatre grandes entreprises de production d’électricité. Mais après cette époque de forte centralisation, justifiée par la masse critique alors indispensable en termes de ressources humaines et de capacité d’investissement, le secteur de la production a été bouleversé dans son évolution par l’apparition de la production décentralisée, avec des puissances unitaires plus faibles, favorisée avant tout par l’utilisation d’énergies renouvelables — notamment de l’énergie éolienne et plus encore de l’énergie photovoltaïque (Lire : Des réseaux électriques aux smart grids).

 

Figure 2 : Une « fábricas de luz » Museo de la Energía, Madrid – [Source : https://www.ponferrada.org/turismo/fr/musees/fabrica-luz-museo-energia-usine-lumiere-musee-energie]

Le marché final de l’électricité a également beaucoup évolué ces dernières années, sous l’effet de la libéralisation des activités, destinée à stimuler la concurrence. En théorie, cette libéralisation semblait constituer une bonne solution pour faire baisser les prix (Lire : L’électricité : entre monopole et compétition). Cependant, le domaine de l’électricité est devenu presque incompréhensible pour le grand public, car le marché pur et parfait a été altéré par les tarifs de rachat ou feed-in tariffs, ainsi que par l’atomisation d’un marché au sein duquel des millions de petits consommateurs n’avaient ni les outils ni les connaissances pour optimiser leurs dépenses en électricité (Lire : Électricité : La vente au coût marginal). Ajoutez à tout ceci les conséquences politico-sociales qui en découlent et vous obtiendrez ce qui est probablement le plus grand problème de cette activité. Celui-ci est encore aggravé par le spectre du « déficit tarifaire », un frein important à l’adaptation de l’électricité aux changements d’envergure qui se profilent dans sa consommation, laquelle continuera à augmenter fortement, notamment avec l’avènement des véhicules électriques.

Mais avant de scruter l’horizon de cette histoire plus que centenaire, il paraît intéressant de revenir à ses origines en évoquant brièvement nos pionniers. En ce sens, il convient de rappeler comment, en 1879, l’ingénieur industriel Narciso Xifra a installé les quatre premières machines de Gramme pour produire de l’électricité au numéro 10 de la Rambla de Canaletas à Barcelone, et comment la Sociedad Española de Electricidad (Société espagnole de l’électricité, SEE), la première en son genre, a été fondée en 1881. L’année suivante, la Compañía General de Electricidad, Fuerza y Luz Eléctrica (Compagnie générale de l’électricité, de l’énergie et de la lumière électriques) a été créée à Madrid, fournissant l’énergie pour éclairer la Puerta del Sol et le ministère de la Guerre. En 1890, la Compañía Madrileña de Electricidad (Compagnie madrilène de l’électricité) a été fondée. Elle s’est associée à la Sociedad de Gasificación Industrial (Compagnie du gaz industriel) et à la Empresa del Salto de Bolarque (Compagnie de Bolarque) afin de fonder, en 1912, la Unión Eléctrica Madrileña (Union de l’électricité madrilène, UEM), exemple précoce de centralisation d’entreprises pour atteindre la masse critique nécessaire évoquée plus haut.

Dès 1918, le père jésuite Pérez del Pulgar, figure éminente de l’ICAI (école d’ingénieurs à Madrid), avait déjà proposé d’étudier et de mettre en œuvre la possibilité d’intégrer le réseau électrique espagnol, en respectant pleinement les actifs que représentaient les entreprises des différentes régions, mais en recherchant la plus grande synergie possible entre elles. Sa proposition a été examinée et approfondie par la partie, disons séculière, du secteur de l’ingénierie électrique, qui réunissait des ingénieurs civils comme Echarte, des ingénieurs industriels comme Artigas et des ingénieurs des mines comme Urrutia, qui ont proposé en 1919 la création d’un réseau national de distribution électrique. Cette proposition aurait pu aboutir à un Plan national pour l’électricité, étant donné qu’après la Guerre civile, elle devait être reprise de manière systématique et pleinement compatible avec l’existence des entreprises privées, tout en tendant vers la plus grande synergie possible entre les centres de production et en recherchant le service global le plus satisfaisant possible pour le pays.

À cette époque pionnière pour l’industrie électrique, l’orographie particulière de l’Espagne, conjuguée au fait que les chutes d’eau d’une certaine importance se situaient très loin des villes, a donné lieu à des initiatives significatives, comme la construction en Espagne de la première ligne européenne de 30 000 volts, en 1908, par Hidroeléctrica Ibérica : la ligne Quintana-Bilbao. Un an plus tard, Hidroeléctrica Española, qui venait d’être fondée (le début de son activité date de 1907), a construit la ligne « Jucar » de Madrid à Valence, de 66 000 volts, qui était également la première ligne affichant ce niveau de tension en Europe. Ce nouveau contexte a conduit à l’adoption, le 23 mars 1900, d’une loi sur la servitude de passage obligatoire pour les lignes électriques. En effet, faire passer des lignes électriques au-dessus de propriétés privées n’était pas compatible avec le régime juridique des servitudes établi dans le Code civil alors en vigueur. Un règlement d’application de cette loi, qui définit les installations électriques dans son article premier, a ainsi été adopté le 27 mars 1919.

Peu à peu, l’ensemble des Espagnols devait bénéficier de la fourniture d’électricité, laquelle était liée au régime administratif en vigueur. Par une loi du 2 octobre 1877, le ministre espagnol de l’Intérieur avait été autorisé à publier les lois organiques, municipales et provinciales (du 20 août 1870) reprenant les réformes incluses dans la loi du 16 décembre 1876. À cette même date, un décret royal est publié, dont l’alinéa 2 du premier paragraphe de son article 72 dispose que la direction et la gestion des besoins spécifiques des communes relève de la compétence exclusive des conseils municipaux, conformément au premier paragraphe de l’article 84 de la Constitution de 1874, en ce qui concerne « l’installation et la création des services municipaux d’éclairage public » qui à cette époque fonctionnait au gaz. Les premiers éclairages de ce type en Espagne avaient été installés au palais royal à l’époque de Ferdinand VII, œuvre de José Roura, chimiste formé en France, qui deviendrait quelques années plus tard le fondateur et directeur de l’École d’ingénieurs industriels de Barcelone, ce qui explique que cette utilisation du gaz se soit propagée si rapidement dans cette ville au milieu du 19e siècle. Le chimiste obtenait ce qu’on appelait « gaz pauvre » en faisant réagir de la vapeur d’eau très chaude avec des copeaux de sciure. Quelques décennies plus tard, ces technologies seraient supplantées par l’éclairage électrique.

La reconnaissance officielle de l’électricité comme service public est formellement établie en vue de garantir la « sécurité » et les « intérêts publics », gravement mis à mal par le comportement de certaines entreprises, d’abord les compagnies de gaz, puis les compagnies d’électricité qui, suivant une logique mercantile, n’aspiraient qu’à maximiser leurs profits. Ainsi, un décret royal, publié en 1924, réaffirme non seulement l’obligation de fournir de l’énergie à toute personne en faisant la demande et de garantir la tension et la fréquence fixées par le contrat correspondant, mais réaffirme aussi le pouvoir tarifaire de l’Administration, fondé sur des dispositions antérieures systématiquement ignorées jusqu’alors. L’exposé des motifs du décret royal de 1924 autorise l’intervention de l’Administration pour les quatre raisons suivantes : a) les nécessités de la vie moderne ; b) les exigences de l’industrie ; c) les défaillances dans la fourniture de ces services, qui conduiraient par exemple à des conflits d’ordre public ; d) la nécessité d’effectuer des installations sur le domaine public, ce qui permet à l’Administration d’exiger en contrepartie des conditions assurant un approvisionnement satisfaisant aux usagers. En se fondant sur ces quatre titres spécifiques, l’Administration cherche à justifier un nouveau droit d’intervention plus général, plus étendu et fondamentalement nouveau : le service public.

Cette préhistoire nous mène au décret du 12 janvier 1951, qui a clairement introduit une dynamique interventionniste dans le fonctionnement général du système, en plus d’avoir modifié les principaux articles — 82 et 83 — du Reglamento de Verificaciones Eléctricas (Règlement sur les contrôles d’électricité) de 1933. Ce décret imposait aux entreprises l’obligation d’assurer le transport de l’électricité par les réseaux des entreprises intégrées au Réseau général péninsulaire dont, accessoirement, les conditions économiques et tarifaires étaient fixées par l’État.

 

3. L’impulsion venant du monde de l’entreprise

Au début des années 1940, le gouvernement et l’Institut national espagnol de l’industrie (INI) étaient enclins à nationaliser le secteur, ce qui a conduit les entrepreneurs privés à faire passer, en grande mesure, l’intérêt public et national avant leurs intérêts commerciaux privés, contribuant ainsi à la mise en place d’un secteur électrique à la fois singulier et efficace. Cette « voie mixte » a été essentiellement inspirée par José María de Oriol y Urquijo, qui a été président de Hidroeléctrica Española (figure 3) pendant de nombreuses années et l’était à l’époque. Pour reprendre ses termes, « les entreprises ont volontairement cédé une partie de leur souveraineté en matière de production, de transport et de distribution d’énergie, afin de parvenir à une utilisation optimale des ressources disponibles. Pour que cela soit possible, l’arbitrage entre entreprises, où l’arbitre serait une entreprise tierce, a été rendu obligatoire en cas de litige. »

 

Figure 3 : Hidroeléctrica Española [Source : Goldorak, CC0, via Wikimedia Commons]

L’UNESA, Asociación Española de la Industria Eléctrica (Association espagnole de l’industrie électrique ; UNESA selon ses initiales en espagnol) est née de cette configuration en 1944, et les compagnies d’électricité de l’époque ont alors pu entreprendre d’importants travaux de construction de centrales thermiques et hydroélectriques grâce à la grande stabilité du secteur, l’ombre de la nationalisation s’étant désormais éloignée. Cette situation a également été propice à la fusion de Hidroeléctica Ibérica et Saltos del Duero en une seule entreprise, IBERDUERO, entraînant une telle clarification du secteur que le contexte est devenu plus favorable que jamais à de nouveaux investissements. Ce climat a conduit à une autre étape importante, le Plan national pour l’électricité de 1975, qui a coïncidé avec un changement historique encore plus profond : le rétablissement de la monarchie. Cette période a vu naître les compagnies nationales d’électricité, notamment sous l’impulsion de la politique espagnole d’après-guerre. Dès 1941, l’INI s’est chargé du développement industriel du pays, entravé par des dysfonctionnements sociaux et économiques importants dus à la dégradation de nombreuses installations pendant la guerre. L’Espagne était passée d’une situation, en 1930, de production abondante pour satisfaire une demande émergente, à une situation compliquée où la production avait pratiquement stagné, et où la demande peinait à augmenter dans un pays à reconstruire.

Dans ses efforts pour s’immiscer dans le secteur de l’électricité, l’INI s’est trouvé un sombre allié naturel : à partir de l’été 1942, une longue sécheresse a donné lieu à ce que l’on a appelé, de manière quelque peu sarcastique, la « sécheresse persistante ». Il s’agissait d’une sécheresse impressionnante, qui a atteint son point culminant en 1945, causant d’énormes dégâts non seulement sur le secteur de l’électricité, mais surtout sur l’agriculture et sur l’alimentation. Dans les années suivantes, qui ont également coïncidé avec l’isolement du pays et la période d’autarcie, les conditions de vie en Espagne furent extrêmement difficiles, frôlant dans de nombreux cas la pénurie alimentaire, bien plus dangereuse que le manque de kilowattheures. Étant donné que l’INI ne pouvait pas attaquer sur tous les fronts en même temps, le secteur de l’électricité, qui était probablement celui où l’intervention de l’État était la moins urgente, a traversé les premières années de l’après-guerre sans changements majeurs. Cela étant dit, la sécheresse persistante a contribué à la formation d’Endesa, spécialisée dans le charbon comme source d’énergie, entreprise qui a joué un rôle subsidiaire à différents moments, jusqu’à atteindre finalement une position enviable ayant facilité sa privatisation.

 

4. 1964 : changement de rythme : planification

L’année 1964 a été marquée par la mise en œuvre du Plan de développement, qui a entraîné une dynamique économique sans précédent, favorisée par une meilleure ou plus profonde intégration internationale du pays au sein du monde occidental, et notamment dans l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques). Ces avancées ont consolidé la forte croissance que connaissait depuis quelques années le secteur de l’électricité, lequel a progressé à un rythme de 10 % par an, la production d’énergie doublant ainsi tous les sept ans.

Dans ce climat d’optimisme économique et financier, les entreprises privées ayant la capacité d’investir ont décidé d’opter pour l’énergie nucléaire parmi les sources de base pour la production d’électricité, ce qui a donné naissance à la première génération de réacteurs nucléaires : ceux de Zorita, Garoña et Vandellós, qui sont entrés en service en 1969, 1971 et 1972 respectivement, et qui constituent des exemples de sérieux en matière d’appropriation de la technologie. Le réacteur de Zorita est aujourd’hui en cours de démantèlement après presque 40 ans de service ; celui de Garoña fonctionnait particulièrement bien jusqu’à ce que des problèmes fiscaux entraînent une sorte de lock-out il y a un peu plus d’un an, situation aujourd’hui résolue ; et celui de Vandellós a subi un grave accident en 1989, bien que sans conséquences nucléaires ou radiologiques d’aucune sorte. L’une des turbines a connu un incident qui a provoqué l’embrasement de 10 000 litres d’huile de graissage, détruisant entièrement l’îlot classique de la centrale (figure 4). Heureusement, l’îlot nucléaire a en revanche été maintenu intact, grâce au bon travail de l’équipe d’exploitation de la centrale, et n’a pas présenté de problème quant à l’évacuation de la chaleur due à la radioactivité. L’Espagne est sans doute le seul pays qui a réussi à contenir un accident nucléaire au point de l’empêcher d’en devenir un ; l’équipe de la centrale y est parvenue grâce à son immense expertise et à sa parfaite connaissance de la conduite à tenir en toutes circonstances, quelle que soit la gravité de la situation. Il s’agit sans aucun doute d’un bon exemple de la compétence technique et de l’engagement humain dans le secteur nucléaire espagnol.

 

Figure 4 : La centrale de Vandellós 1. [Source : Nicolas Vigier, CC BY-SA 2.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0>, via Wikimedia Commons]

Le succès rencontré dans la construction de cette première génération de réacteurs a donné lieu à la construction d’une deuxième génération de réacteurs, avec deux réacteurs à Lemóniz (Biscaye), deux à Almaraz (Cáceres), deux à Ascó (Tarragone) et un à Cofrentes (Valence). Il ne fait aucun doute que cette deuxième génération, même si la centrale Lemóniz n’a jamais été mise en service dans le contexte de la vague terroriste insensée qui a marqué le Pays basque, a contribué à atténuer le problème énergétique du pays lors de la grande crise de 1979 et des années suivantes.

Déjà lors de la première crise, en 1974, le gouvernement avait été amené à élever la politique énergétique au rang des questions fondamentales pour l’économie du pays. Bien que cette question ait été jugée importante tout au long du siècle, cette année-là, il est apparu évident qu’elle était décisive (1). Au cours de l’été 1973, le prix international du pétrole était d’environ 1,62 dollar par baril. Au début de l’année 1974, il avait augmenté jusqu’à atteindre 9,3 dollars par baril. Cette augmentation de près d’un facteur 6 s’était produite à la suite de la guerre du Kippour entre Israël et l’Égypte, et de la réaction du monde arabe qui a créé l’OPEP et établi des politiques communes entre les pays exportateurs de pétrole, afin de fixer les prix et la production. Depuis lors, et de manière plus marquée au gré des crises géopolitiques ou militaires, le prix du pétrole a fluctué à des niveaux considérablement élevés, voire supérieurs à ceux de 1974 en pesetas constantes. Pendant la guerre Iran-Irak, qui a débuté en 1979 et s’est terminée dix ans plus tard, les prix, en pesetas courantes, ont grimpé jusqu’à 35 dollars officiellement et plus de 40 dollars en termes réels.

Le pétrole avait été le principal vecteur énergétique du développement de l’Espagne au cours des années 60, non seulement en ce qui concerne les transports, mais aussi la production d’électricité. La nouvelle configuration créée par l’OPEP a fait vaciller cette politique et il a fallu chercher d’autres moyens de satisfaire la demande en électricité. En 1977, le Plan énergétique national, qui incluait un plan électrique, a dû être révisé afin de tenir compte du problème du prix du pétrole. En effet, la consommation de pétrole ne cessait d’augmenter en Espagne à ce moment-là dans tous les secteurs, y compris dans les centrales thermiques. La consommation dans les centrales au fioul était passée de 6 millions de tonnes en 1973 à plus de 10 millions de tonnes en 1976, et ce, malgré l’augmentation des tarifs pétroliers internationaux, qui étaient en 1976 sept fois plus élevés qu’en 1973.

Les gouvernements de l’Union du centre démocratique (UCD) ont dû mettre en place des restrictions dans leur planification énergétique et des contraintes en vue de réduire la consommation de pétrole. Dans le même temps, on a constaté que l’intégration d’un réseau électrique à haute tension permettait d’améliorer considérablement la performance globale du système. À cet égard, il convient de noter qu’en 1960, il n’y avait que 4 000 km de lignes à 220 000 volts, et pratiquement aucune à 400 000 volts. En 1975, les premières avaient atteint 13 000 km et les deuxièmes 5 000 km. Le développement dans ce domaine serait inexorable, privilégiant essentiellement la très haute tension, de sorte qu’en 1990, on comptait 15 500 km à 220 kilovolts et 13 000 km à 400 kilovolts. Cela a conduit à la création d’Aseléctrica, une association d’entreprises pour l’exploitation du secteur électrique, et à l’attribution de plus grandes responsabilités de gestion au CECOEL, le Centre de contrôle de l’électricité, qui avait déjà remplacé en 1975 le RECA, le Centre de répartition de la charge, créé en même temps que l’UNESA.

En réponse au second choc pétrolier de 1979, l’Espagne a réagi avec un Plan visant à intensifier l’utilisation du charbon, qui s’est principalement traduit par la construction de centrales électriques fonctionnant avec du charbon importé, ce qui a permis à l’Espagne de ne pas être confrontée à un déficit d’approvisionnement en électricité. Bien au contraire, l’offre d’électricité a été excédentaire pendant les années 1980 et 1990 et jusqu’à la fin du siècle.

 

5. Facteur humain et technologique

En Espagne, le premier grand livre de très haut niveau sur l’électrotechnique s’est intitulé « Electrodinámica Industrial » (l’Électrodynamique industrielle). Son auteur, Francisco de Rojas y Caballero-Infante, ingénieur industriel issu de la première promotion de l’Institut royal industriel de Madrid (1855), était aussi professeur à l’École industrielle de Barcelone au sein du département de physique appliquée. Il y a élaboré le premier circuit proto-industriel de production et de consommation d’électricité, en collaboration avec son élève le plus dévoué, Narciso Xifra, ingénieur et créateur de ce qui deviendrait notre première centrale électrique. En Espagne, grâce à l’ouvrage de Rojas « Electrodinámica Industrial », qui a connu quatre éditions, le niveau de formation en électricité a toujours été très élevé. Cela a constitué un facteur de réussite remarquable, car l’électricité est une marchandise qui ne laisse pas de répit, exigeant de vastes connaissances et la capacité de les appliquer aussitôt. Et cette expertise pédagogique s’étend également aux différentes sources d’énergie pouvant être utilisées pour la production d’électricité, qui, comme on peut le voir dans le tableau ci-dessous, ont au fil du temps englobé une grande variété de procédés et de matières premières.

Les premières dynamos utilisées pour la production d’électricité étaient entraînées par des machines à vapeur, c’est-à-dire suivant un cycle thermodynamique, demandant une source de chaleur pour produire de l’énergie. Ces installations sont appelées centrales thermiques, et sont elles-mêmes subdivisées selon le type de combustible qui constitue la source de chaleur dont on extrait l’énergie. Ainsi sont apparues des centrales au charbon, au diesel, au mazout et au gaz, toutes fonctionnant grâce à un combustible chimique, et chacune avec son propre cycle thermodynamique, qui peut consister en une production de vapeur (dans le cas du charbon, du mazout et de certaines centrales au gaz), un moteur à explosion (diesel) ou un cycle d’expansion directe des fumées de combustion (gaz à haute température).

La centrale nucléaire constitue l’exception parmi les centrales thermiques, dans la mesure où elle n’implique pas de combustion chimique, mais des réactions nucléaires dont la source de chaleur se situe dans le réacteur. Étant donné la puissance colossale des réactions nucléaires, qui donnent vie aux étoiles, y compris au Soleil, la mise en place de ce mécanisme énergétique exige très peu de combustible par rapport aux centrales thermiques classiques. Une centrale au charbon de 1 gigawatt (électrique) consomme, par exemple, environ 2 millions de tonnes de charbon par an, alors qu’une centrale nucléaire n’a pas besoin de plus de 30 tonnes d’uranium enrichi, dont elle ne consomme véritablement qu’environ 4 %, c’est-à-dire 1,2 tonne (voir la figure 5).

Dans le secteur de l’électricité, des efforts n’ont jamais cessé d’être déployés pour tirer parti des technologies existantes les mieux à même d’assurer une couverture efficace et économique de la demande. Il s’agit de l’un des domaines où la mise à jour technologique a été la plus constante. La figure 1 montre l’évolution des modes de production d’électricité, qui s’apparente à une succession de vagues. À un moment donné, il n’y a que de grands barrages, à un autre moment, les investissements sont tous orientés vers le charbon, puis vers le nucléaire, puis vers les centrales à cycle combiné… À chaque étape, toutes les entreprises présentent un profil d’investissement similaire, bien que le résultat ne soit pas le même pour toutes. Concernant les centrales nucléaires, et elles ne sont pas les seules dans ce cas, plusieurs entreprises ont littéralement fait naufrage devant la complexité des projets, qui, dans certains cas, n’étaient régis ni par une discipline économique adéquate ni par la rigueur technique nécessaire. Cependant, une fois passées ces étapes d’écrémage des entreprises défaillantes, le taux de disponibilité énergétique affiché par les centrales nucléaires espagnoles a généralement situé l’Espagne parmi les cinq ou six premiers pays les mieux classés selon ce critère.

 

Figure 5 : Évolution de la production électrique. [Source : élaboré par les auteurs]

Ces vagues ont eu pour effet étonnant que l’Espagne présente aujourd’hui un parc de production très hétéroclite, en raison de l’agrégation des actifs qui, en général, durent de nombreuses années, de l’ordre de 40 ans — même si une maintenance et une modernisation des équipements sont nécessaires. Ces vagues sont la conséquence du fait qu’à un moment donné, compte tenu de l’état de l’art et des conditions de financement des projets, une modalité de production l’a emporté en général sur les autres lors de l’évaluation objective d’un projet, bien que dans certains cas d’autres facteurs aient pu entrer en ligne de compte, ayant pu infléchir la prise de décision.

Ce processus de décision concernant la modalité devant retenir l’investissement aurait dû donner lieu à une plus grande ouverture avec la libéralisation du secteur à la fin du 20e siècle, mais en réalité, la monoculture s’est intensifiée. En Espagne, au cours des quinze dernières années, mis à part le développement des énergies renouvelables, encouragé par un contexte généreux de primes à la production, les centrales au gaz à cycle combiné ont attiré une quantité notable d’investissements. Néanmoins, aujourd’hui, nous faisons face à une offre excédentaire qui plonge le secteur dans une crise économique et financière aux proportions considérables et à laquelle il sera difficile de remédier.

Par contre, il est certain que la libéralisation du secteur qui, en théorie, devait mettre un terme à la planification étatique pour y substituer une planification indicative, ne l’a pas rendu aussi compétitif que prévu. Toutes les grandes centrales disposent de parcs assez similaires, et se sont vues reléguées au second plan en raison de l’essor des énergies renouvelables, en particulier de l’énergie éolienne, mais aussi de l’énergie solaire.

 

6. Les crises internes : davantage de planification

À la fin de l’année 1982, le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) a remporté une majorité écrasante de sièges dans les deux chambres, ce qui a conduit à d’importants changements dans le secteur électrique. Cependant, ces changements n’ont pas été aussi profonds que ce que les positions du PSOE auraient pu le laisser penser compte tenu de ses propositions de campagne, davantage guidées par une inspiration doctrinaire que par la conscience d’une responsabilité ultérieure en tant que parti de gouvernement. La possibilité d’une nationalisation totale du secteur électrique a ainsi très vite été écartée.

En 1983, un protocole est signé entre le gouvernement et le secteur électrique, qui s’est matérialisé en 1985 par l’adoption du décret royal 91/1985 portant création de la société d’économie mixte Red Eléctrica de España S.A. (REE). La REE s’est vu confier la gestion du service public d’exploitation unifiée du système électrique national à travers le réseau à haute tension. Curieusement, le secteur était ainsi en passe de réaliser le projet formulé par le père Pérez del Pulgar 70 ans auparavant et analysé par José Antonio Artigas Sanz, Antonio González Echarte ainsi que par d’autres ingénieurs électrotechniques. Ceux-ci avaient compris clairement que pour obtenir un système électrique fiable, synergique et optimisé, il était nécessaire d’implanter un réseau fortement maillé à l’échelle du territoire espagnol.

Durant les deux dernières décennies du 20e siècle, le secteur de l’électricité a connu une série de restructurations qu’il convient d’aborder succinctement. Le gouvernement socialiste a procédé à une révision du Plan énergétique national dans le cadre du PEN-83, en y incluant le moratoire nucléaire, et le Marco Legal Estable (Cadre légal stable ; MLE selon ses initiales en espagnol) a été mis en place en 1987. Ce dernier a été établi afin d’encadrer le fonctionnement du système de production de l’électricité et de déterminer des règles de calcul des prix et des tarifs pour les échanges de production entre entreprises. Le MLE visait, entre autres, à réduire les incertitudes qui pesaient sur les revenus des entreprises. Cependant, ces revenus dépendaient de l’efficience avec laquelle les centrales électriques avaient été construites, ainsi que de la solvabilité technique et économique résultant de leur exploitation. Ces facteurs ont conduit à des écarts considérables de disponibilités financières, ce qui a mené à un important « échange d’actifs », prenant la forme, à terme, de l’acquisition de nombreuses sociétés privées — dont certaines traditionnelles et centenaires — par l’entreprise publique ENDESA (figure 6). Il convient de rappeler qu’en 1990, la puissance totale du groupe ENDESA s’élevait à 10 242 MW et que la production a atteint 18 146 GWh. En pourcentages, cela revient à 22,3 % de la puissance installée et 31,5 % de l’énergie produite dans le pays. En 2000, ces chiffres ont atteint respectivement 39,8 % et 42,8 % avec 22 098 MW de puissance installée et 96 126 GWh d’énergie produite.

Il faut noter que le facteur de disponibilité des centrales à charbon d’ENDESA avait connu des changements radicaux entre le milieu des années 1970 (où il dépassait de peu 70 %) et le milieu des années 1980, où il a atteint 90 %. C’est sur la base de ces chiffres que les kilowattheures ont été injectés au réseau de façon continue, ce qui s’est logiquement reflété dans le compte de résultat. Étonnamment, une entreprise qui avait été fondée durant la période d’autarcie et qui avait dû se contenter d’un rôle subsidiaire était devenue le groupe le plus puissant du secteur.

Figure 6 : Société ENDESA.

 

Ainsi donc, le décret-loi de 1987 a instauré un nouveau régime tarifaire appelé de façon ambitieuse « Marco Legal y Estable » (Cadre légal et stable). Cette dénomination regroupe l’ensemble des nouvelles dispositions qui, à partir de la publication du décret-loi, ont régi la méthodologie de calcul du prix de vente moyen de l’électricité et des compensations, c’est-à-dire des revenus échangés entre entreprises. Cet ensemble de normes est issu de deux dispositions antérieures ayant établi pour la première fois le tarif binôme (calculé à partir d’une part fixe, aussi appelée la prime de puissance, et d’une part variable proportionnelle à l’énergie consommée) ainsi que les éléments complémentaires correspondants (l’interruptibilité, la saisonnalité, l’énergie réactive, etc.). (Lire : Électricité : l’orientation rationnelle des consommations par la tarification)

Étant donné que le système reposait sur un tarif unique, le dénommé « Marco Legal Estable » représentait une tentative d’instaurer un procédé stable de rétribution des producteurs, destiné à assurer leur autonomie financière dans les conditions d’équilibre des contrats de concession. Ce système prévoyait aussi le report à long terme d’une grande partie des revenus perçus par les entreprises, tout en leur garantissant, en guise de compensation, le droit à percevoir une rémunération à hauteur des coûts induits par la prestation du service. Les valeurs comptables des actifs ont servi de base de calcul pour déterminer ces coûts.

En décembre 1993, les entreprises du secteur électrique regroupées au sein de l’UNESA signent le Protocole d’accord concernant les échanges d’actifs, qui complète les mesures de modernisation apportées par le Marco Legal Estable. Cet accord indique que « l’organisation actuelle du système électrique espagnol repose sur deux piliers fondamentaux : la loi 29/1984 relative à l’exploitation unifiée ainsi que le cadre de rétribution établi par le décret royal 1538/87 et ses règles d’application (Marco Legal Estable) [1] ». Cependant cette période de répit et de stabilité a été de courte durée.

 

7. Spain is no longer different : l’Union Européenne

L’intégration de l’Espagne à la Communauté européenne en 1986 n’a pas conduit immédiatement à un bouleversement profond de son secteur électrique dans la mesure où la politique énergétique relevait de la souveraineté nationale et où, au sein de la Communauté elle-même, coexistaient différents modèles de secteurs électriques. Les grandes entreprises publiques européennes, qui fonctionnaient comme des monopoles publics détenus par l’État sous la forme d’« établissements publics d’État », demeuraient nombreuses, comme Électricité de France, un cas emblématique. Toutefois, sur le moyen comme sur le long terme, la Communauté européenne, qui peu après deviendrait l’Union Européenne (UE), obéissait à une double logique inexorable : l’expansion vers l’est, qui faisait suite à un renforcement des politiques d’intégration comme celle du Marché unique ; et l’entrée en vigueur de directives, très souvent en rapport avec l’environnement, mais qui ont eu de fortes répercussions sur les politiques énergétiques. Parmi ces directives se trouvent la directive pour les grandes installations de combustion et celle pour les plafonds d’émission nationaux (affectant toutes deux essentiellement les centrales à charbon).

Pour commencer, il faut tenir compte du fait que l’UE est une communauté juridique et énergétique. Elle découle, en quelque sorte, d’un double processus : d’une part, d’une certaine volonté politique ; et d’autre part, de la création et de l’application de principes et de règles juridiques. Or, le fondement matériel de la genèse politique et juridique européenne se situe dans sa méthode fonctionnelle d’intégration, caractérisée par les traités fondateurs, parmi lesquels deux portent sur la réalité énergétique.

Les attributs de l’ordre juridique communautaire ont été définis par la Cour de justice européenne dans de nombreux arrêts, et ce dès les premières années de sa création. Dans cette première période, il convient de revenir sur le texte de l’arrêt Costa/ENEL, qui, par ailleurs, a pour la première fois dans l’histoire de la Communauté considéré l’électricité comme une marchandise. Cet arrêt a établi, concernant les États membres, qu’« en instituant une communauté de durée illimitée, dotée d’institutions propres, de la personnalité, de la capacité juridique, d’une capacité de représentation internationale et plus particulièrement de pouvoirs réels issus d’une limitation de compétence ou d’un transfert d’attributions des États à la Communauté, ceux-ci ont limité leurs droits souverains et créé ainsi un corps de droit applicable à leurs ressortissants et à eux-mêmes [2] ».

Par conséquent, le droit communautaire constitue un ordre juridique à part entière, issu d’une source de droit autonome et qui, par sa nature spécifique et originale, ne peut « se voir judiciairement opposer un texte interne quel qu’il soit sans perdre son caractère communautaire et sans que soit mise en cause la base juridique de la Communauté elle-même [3] ». En effet, le transfert opéré par les États, de leur ordre juridique interne au profit de l’ordre juridique communautaire, des droits et obligations correspondant aux dispositions du traité entraîne une limitation définitive de leurs droits souverains. Aucune mesure unilatérale, qui serait incompatible avec la notion de Communauté, ne peut donc prévaloir.

Ainsi s’ouvrait une nouvelle voie dans l’intégration des relations juridiques supranationales visant à créer un système juridique indépendant et supra-étatique qui, comme l’a souligné Paolo Mengozzi, avance par paliers. Ce système est confronté dès le début à la difficulté de trouver l’équilibre recherché par le processus d’intégration européen dans son ensemble « entre le devoir de ne pas compromettre excessivement la souveraineté des États membres, et celui d’accepter, autant que cela s’avère nécessaire pour la poursuite du processus d’intégration, des adaptations en suivant les critères de la supranationalité [4] ».

Le courant de libéralisation qui parcourait le secteur de l’électricité en Europe et qui s’est traduit par l’adoption de la directive 96/92/CE du Parlement européen et du Conseil du 19 décembre 1996 concernant les règles communes pour le marché intérieur de l’électricité a conduit le dernier gouvernement présidé par le PSOE au 20e siècle à voter la LOSEN, c’est-à-dire la loi sur l’organisation du réseau électrique national (Ley de Ordenación del Sistema Eléctrico Nacional). Cette loi imposait la séparation, sur les plans légal et comptable, des activités de production et de distribution des entreprises du secteur afin de renforcer la synergie et d’optimiser le réseau électrique. Par ailleurs, la Comisión Nacional del Sistema Eléctrico (Commission nationale du réseau électrique) a été créée en tant qu’agence de régulation indépendante visant à optimiser le fonctionnement du réseau dans son ensemble. La LOSEN a cependant été la cible de critiques car certains la considéraient incomplète, et l’étape décisive vers la libéralisation a été franchie par le gouvernement du Parti populaire (PP) qui a fait promulguer la loi sur l’électricité de décembre 1997 (Ley 54/1997) portant création d’un marché de gros de l’électricité. Sur ce marché, les producteurs vendent aux enchères l’énergie générée toutes les demi-heures, et le prix de l’enchère est communiqué la veille pour le lendemain et déterminé par les prévisions des entreprises. Ce marché est régulé par un opérateur désigné du marché dont le rôle consiste à mettre en relation l’offre et la demande, la demande émanant des sociétés de distribution d’électricité.

L’objectif de libéralisation porté par la nouvelle loi sur le secteur de l’électricité de 1997 manifeste une claire volonté de transposer la norme européenne tout en allant au-delà de certaines de ses exigences, comme en atteste le début de son « exposé des motifs ». Ainsi, dans le passage énonçant l’esprit qui l’anime et annonçant ses principaux aspects, la loi mentionne que l’objectif est de « limiter l’intervention de l’État dans le secteur » en modifiant la réglementation préexistante selon trois axes principaux :

  1. L’abandon de la notion de service public « pour y substituer la garantie expresse d’une distribution à tous les consommateurs demandant à bénéficier de ce service (qui devient ainsi un service universel) sur le territoire national [5]».
  2. Comme conséquence directe du point précédent, la suppression du cadre institutionnel dans lequel s’inscrivait le modèle d’exploitation unifiée. Cette suppression a conduit à séparer nettement les fonctions de gestion économique (les possibilités d’optimisation théorique sont abandonnées en faveur d’une prise de décision fondée sur les agents économiques dans le cadre d’un marché de gros organisé de l’électricité) et les fonctions techniques.
  3. La restriction de l’étendue de la planification par l’État « limitée aux installations de transport » et qui aura, dans les autres domaines de réglementation, uniquement un caractère indicatif.

En apparence, les objectifs fondamentaux de la réglementation de l’électricité portés par la loi de 1997 et celle de 1994 coïncident, les deux textes cherchant à apporter une triple garantie en matière de fourniture d’électricité : sécurité, qualité et moindre coût. La loi en vigueur n’ajouterait que l’objectif de la protection de l’environnement (« … sans oublier la protection de l’environnement »). Toutefois, la finalité et les instruments qui encadrent ces objectifs sont essentiellement différents. Si, pour la LOSEN « l’importance sociale et économique de l’approvisionnement en électricité justifie une intervention soutenue de l’administration [6]», ce qui se reflète, entre autres, dans le fait que « la loi n’altère pas les principes généraux de réglementation de l’exploitation unifiée du réseau électrique national établis par la Loi 49/1984. [7]», la loi qui lui succède énonce, en revanche, que son « objectif de libéralisation ne vise pas uniquement à limiter plus strictement l’intervention de l’État dans le secteur de l’électricité, mais à introduire des changements significatifs en ce qui concerne sa réglementation. [8]»

 

8. Le défi du renouvelable et le déficit tarifaire

L’Espagne, qui ne dispose quasiment pas de gisements d’énergie fossile, possède néanmoins un cadre naturel et un climat favorable au développement des sources d’énergies renouvelables, principalement l’éolien et le solaire. Cette dernière source d’énergie peut être exploitée de deux façons pour produire de l’électricité : par les centrales solaires thermodynamiques (qui correspondent à un type de centrale thermique particulier sans combustion) et par les centrales photovoltaïques qui fonctionnent grâce à l’interaction directe entre les photons provenant du Soleil et une diode à semi-conducteurs. (Lire : Énergie Solaire : les bases théoriques pour la comprendre, Solaire thermique : les technologies et leurs trajectoires et Solaire photovoltaïque : les technologies et leurs trajectoires). Par conséquent, exploiter l’énergie solaire présente l’inconvénient de nécessiter non seulement un matériau semi-conducteur dont la fabrication exige de grandes quantités d’énergie, mais également une purification à l’échelle atomique. Toutefois, contrairement aux centrales thermiques traditionnelles, les centrales solaires thermodynamiques n’utilisent pas d’eau à l’étape de refroidissement. Les centrales thermiques traditionnelles pourraient d’ailleurs utiliser de l’air à la place de l’eau, mais cela supposerait des investissements coûteux, une perte d’efficacité et des coûts de fonctionnement plus élevés. Cet atout de l’énergie solaire en implique directement un autre : elle peut être exploitée partout, ce qui en fait le paradigme de la « production décentralisée ». Nous avons pu indiquer précédemment qu’au cours du 20siècle le nombre d’entreprises productrices d’électricité était passé de près d’un millier à quatre environ. Or, la production décentralisée, mal encadrée lors de cette première phase de réglementation en Espagne, a conduit à une expansion rapide du nombre de producteurs. Ce fut le cas d’abord dans le secteur éolien, quoique modérément, puis vint le tour du secteur photovoltaïque qui compte aujourd’hui plus de 50 000 entreprises, bien qu’il s’agisse à chaque fois de petites centrales de faible, voire de très faible capacité.

 

TABLEAU 1 : ÉVOLUTION ANNUELLE DE LA PUISSANCE INSTALLÉE (MW)
Puissance souscrite au 31 décembre
2004 2007 2008 2009 2010
Hydraulique conventionnelle et non conventionnelle 14 752 14 759 14 807 14 807 14 814
Pompage 2 747 2 747 2 747 2 747 2 747
Hydraulique 17 499 17 505 17 554 17 554 17 561
Nucléaire 7 716 7 716 7 716 7 716 7 777
Charbon 11 424 11 356 11 359 11 359 11 380
Fioul/gaz 6 647 4 768 4 401 3 008 2 860
Cycle combiné 15 504 20 962 21 677 23 066 25 235
Total sous régime ordinaire 58 790 42 308 62 706 62 702 64 813
Hydraulique 1 786 1 887 1 940 1 981 1 991
Éolien 11 521 14 667 16 148 18 961 20 057
Solaire photovoltaïque 142 652 2 961 3 051 3 458
Solaire thermodynamique 11 11 61 282 682
Autres sources d’énergie renouvelable 798 810 850 999 1 050
Sources d’énergie non renouvelables 5 869 5 988 6 249 6 585 6 992
Total sous régime spécial 20 127 24 015 28 209 31 859 34 230
Total 78 917 86 323 90 915 94 561 99 043
Source : Red Eléctrica de España (REE)

Les tableaux 1 et 2 mettent en évidence l’évolution des chiffres de la puissance électrique et de l’énergie produite pendant les cinq ans qu’a duré la crise. La crise peut être qualifiée de tournant dans la mesure où ces cinq années pèseront sur l’équité économique dans le secteur de l’électricité pendant des décennies. En effet, le secteur, d’une part, avait emprunté la voie de la libéralisation afin de gagner en compétitivité et de faire baisser les prix et, d’autre part, se trouvait lié par une série d’engagements financiers pris dans le but de promouvoir les énergies renouvelables. Respecter ces engagements supposait une telle augmentation des prix que la création d’un « déficit tarifaire » a été décidée, dont personne ne savait exactement qui en paierait les conséquences, qu’il s’agisse des contribuables ou, plus spécifiquement, des utilisateurs d’électricité.

Dans l’article Collateral Effects of Renewable Energies Deployment in Spain: Impact on Thermal Power Plants Performance and Management de Fermín Moreno et José M. Martínez-Val, publié en 2011 dans la revue Energy Policy (vol. 39, pages 6561 – 6574), les auteurs identifient les effets collatéraux du déploiement important des énergies renouvelables, encouragé par le gouvernement espagnol. Ils soulignent qu’étant donné la nécessité d’une alimentation de secours stable (le gaz, par exemple), la politique d’aides menée par le gouvernement a creusé le déséquilibre entre les centrales à gaz et le reste du parc de production d’électricité. Il était prévu que les centrales à gaz soient modernisées et qu’elles ne fonctionnent qu’une petite partie de l’année, tandis que le reste du parc, limité par des raisons techniques ou réglementaires, y ferait appel en tant que soutien. Paradoxalement, le coût de beaucoup de ces centrales est déjà amorti, et pour les nouvelles centrales à gaz dont le coût a à peine commencé à être amorti, il est (presque) impossible de trouver une niche technique et économique qui leur permette de fonctionner durant le nombre d’heures mensuelles nécessaires. Dans tous les cas, on peut affirmer qu’une place incontestable et favorable sera réservée aux technologies renouvelables dans le bilan énergétique de l’Espagne, moyennant une modification en profondeur de la réglementation initiale.

 

TABLEAU 2 : EVOLUTION ANNUELLE DE LA PUISSANCE INSTALLÉE (MW)
2004 2007 2008 2009 2010 % 10/09
Hydraulique 25 330 26 352 21 428 23 862 38 653 62,00
Nucléaire 60 126 55 102 58 973 52 761 61 990 17,50
Charbon 66 006 71 833 46 275 33 862 22 097 -34,70
Fioul/gaz 5 905 2 397 2 378 2 082 1 825 -12,40
Cycle combiné 63 506 68 139 91 286 78 279 64 604 -17,50
Régime ordinaire 220 873 223 823 220 361 190 844 189 169 -0,90
Énergie consommée par les installations de production -8 904 -8 753 -8 338 -7 117 6 673 -6,20
Régime spécial 51 633 57 548 68 045 80 353 90 903 13,10
Hydraulique 4 149 4 125 4 638 5 474 6 811 24,40
Éolien 22 881 27 269 31 758 37 401 43 355 15,90
Solaire photovoltaïque 182 463 2 406 5 896 6 027 2,20
Solaire thermodynamique 0 8 15 103 692 569,50
Autres sources d’énergie renouvelables 3 758 4 121 4 463 4 689 4 981 6,20
Sources d’énergie non renouvelables 20 744 21 582 24 764 26 788 29 036 8,40
Production nette 263 602 272 619 280 048 244 082 273 399 3,50
Pompages -5 307 -4 432 -3 803 -3 794 -4 458 17,50
Échanges internationaux -2 273 -5 750 -11 040 -8 086 -8 333 3,00
Énergie injectée dans le réseau déduite des pertes en ligne 255 022 262 436 265 206 252 201 260 609 3,30
Source : Red Eléctrica Española (REE)

Il faut garder à l’esprit que la part de ces technologies a connu une croissance spectaculaire dans le mix énergétique de notre production électrique, passant de 19 615 GWh produits et de 11,3 % de taux de pénétration du marché en 1998, à plus de 92 352 GWh produits en 2011, soit 35 % de l’électricité brute produite.

Il nous paraît utile de distinguer quatre périodes afin d’expliquer l’évolution du cadre juridique applicable aux énergies renouvelables ces dernières années : a) une période de « transition », qui commence avec l’entrée en vigueur de la première loi sur le secteur de l’électricité et se termine avec le décret royal 436/2004 ; b) une période de « consolidation » qui s’achèvera avec l’adoption du décret-loi 6/2007 ; c) une période d’« expansion », qui va jusqu’à l’adoption du décret-loi royal 14/2010 ; d) et, enfin, une période de « fin du cycle » des aides où, après l’entrée en vigueur du décret royal 14/2010 et l’adoption du décret-loi royal 1/2012, l’application du régime économique et financier est temporairement suspendue.

L’adoption du décret royal 661/2007 a été concomitant d’un boom du secteur de l’électricité qui s’est caractérisé par un régime de rétribution presque automatique selon un principe non rétroactif. Ce dynamisme entrepreneurial n’a pas été encadré de manière appropriée sur le plan financier car deux compétences ont été malheureusement dissociées, prises en charge par deux administrations publiques différentes : l’une chargée d’autoriser les installations et l’autre de s’assurer de leur pérennité économique et financière. Pour tenter de remédier à cette situation, plusieurs décrets royaux ont été adoptés, parmi lesquels le décret royal 1578/2008 et le décret royal 6/2009 relatif au mécanisme de pré affectation. Cette suite de décrets royaux s’est finalement achevée avec le décret royal 1/2012 qui suspend la mise en place d’un régime économique et financier spécifique pour les nouvelles installations.

Parallèlement, il paraît évident que l’écart financier conséquent entre les revenus et les coûts réglementés devait être réduit au moyen de la législation sous peine de causer des dommages irréparables au système financier du secteur, avec de graves répercussions pour l’État, les entreprises du secteur et les consommateurs. Il a ainsi été nécessaire de réformer partiellement la loi 54/97 au moyen du décret royal relatif à la viabilité financière et d’adopter une nouvelle loi. Cette nouvelle loi consistait, en substance, à faire de la viabilité financière un pilier de la réglementation du système électrique et à éviter de produire de nouveaux écarts dans les proportions indiquées précédemment.

 

9. Les perspectives d’une électrification croissante

C’est d’abord pour nous éclairer, pour produire de la force et pour nous chauffer que le potentiel conséquent de l’énergie électrique a été exploité. Ensuite, avec le temps, les particularités de l’énergie électrique ont été mises à profit pour produire des ondes électromagnétiques pouvant transporter des signaux intelligibles. Ces particularités ont donné lieu au télégraphe sans fil et à la radiocommunication qui s’est imposée dans nos sociétés de façon généralisée, tant et si bien que l’action de charger nos portables est devenue complètement habituelle. Pour ce faire, il n’y a pas d’autre option que connecter la batterie à un réseau électrique. Cette action de « recharger » s’étendra probablement au secteur qui pourrait, et qui devrait, représenter une révolution socioéconomique induite par la technologie : la voiture électrique.

Bien que la voiture électrique inspire encore beaucoup de scepticisme chez les profanes, il est certain que sa généralisation s’accompagnera d’énormes avantages en matière d’environnement, tant à l’échelle nationale que mondiale, et en matière d’efficacité énergétique. Cette évolution aura aussi des conséquences positives sur la balance des paiements et sur le portefeuille des consommateurs. Les bénéfices de la voiture électrique sont de plus en plus à notre portée grâce à certaines technologies cruciales qui sont d’ores et déjà opérationnelles, même si le chemin est encore long avant que ce mode de transport ne parvienne à la maturité industrielle et commerciale. Le développement des voitures électriques doit encore faire face à des obstacles majeurs liés à leur autonomie, la durée de vie et le coût de leurs batteries, mais aussi au déploiement des bornes de recharge et à l’adoption de nouvelles modalités de gestion de la production de l’électricité. En effet, il va falloir répondre à une demande dont la complexité dépasse de loin les capacités actuellement disponibles dans ce domaine. Si la technologie est au rendez-vous, alors notre quotidien pourra s’en retrouver bouleversé de bien des façons :

  • Une augmentation de l’efficacité énergétique à l’échelle mondiale en matière de transport terrestre : la quantité d’énergie consommée pour un même déplacement se verra ainsi réduite de plus de la moitié par rapport aux chiffres actuels (et ce même si les hydrocarbures sont les seules sources utilisées pour produire de l’électricité).
  • Une réduction drastique de quasiment un tiers par rapport aux chiffres actuels du total des émissions de CO2, toutes les étapes du cycle de vie incluses.
  • Une réduction encore plus forte des polluants à l’échelle locale, en particulier des microparticules.
  • Une baisse des dépenses allouées à l’alimentation des voitures, qui seraient alors divisées au moins par trois. Une telle baisse devrait compenser l’investissement initial plus élevé pour les voitures électriques que pour les voitures thermiques, et ce même dans le cas où le prix de la voiture électrique serait 50 % plus cher en comptant la batterie.

Pour illustrer ces avantages spectaculaires, prenons l’exemple d’une citadine moyenne à essence sur un itinéraire urbain modérément congestionné et dont la consommation réelle serait de 10 L par 100 km. Cela revient à 70 g/km, c’est-à-dire 0,66 mol/km d’octane et, en arrondissant, 5 mol/km de CO2, soit une valeur d’émissions de 220 g/km (c’est près du double des normes établies par la législation européenne pour les nouvelles voitures, mais ces valeurs officielles sont obtenues dans des conditions de fonctionnement idéales, où la consommation descend à 6 L par 100 km, voire moins, et où les émissions s’élèvent à 130 g/km voire moins). La valeur de l’énergie mécanique nécessaire à la propulsion d’une voiture de taille moyenne est de 0,12 kWh, soit 0,432 MJ. La combustion de 70 g d’essence libère une quantité de chaleur équivalente à 700 kcal, soit 2,92 MJ, ce qui signifie que l’efficacité réelle dans les conditions précédemment énoncées de trafic routier et de conduite s’élève à 15 % (l’efficacité maximale du moteur en régime optimal atteint 28 %, presque le double, mais les insuffisances du moteur lorsqu’il n’est pas utilisé dans les conditions idéales et les périodes de repos font baisser cette valeur).

Un moteur électrique a l’avantage de n’enregistrer aucune période d’inactivité puisqu’il s’arrête lorsque la voiture s’arrête. De plus, il enregistre un rendement très élevé pour la majorité des régimes du système qui est contrôlé minutieusement grâce à l’électronique de puissance. En moyenne, le rendement d’un moteur électrique peut s’élever à 88 %, valeur qu’il faut multiplier par le rendement de la batterie, estimé en moyenne à 75 %, pour obtenir l’efficacité globale, ici égale à 66 %. Il faut noter qu’en termes de consommation d’électricité provenant du réseau, le moteur se situe ici à 0,18 kWh/km. Aux chiffres mentionnés, il faut également ajouter les pertes en ligne, estimées à 10 %, qui montent à 0,2 kWh l’énergie produite pour parcourir 1 km avec une voiture électrique.

Imaginez-vous la combustion d’octane dans un cycle combiné Brayton – Rankine, qui aujourd’hui atteint un rendement de 60 %, mais qui dans un futur proche pourrait avoisiner les 70 %. En se basant sur ce dernier chiffre, qui est le plus probable pour le futur, l’énergie primaire consommée atteint 0,28 kWh, ce qui revient, pour la voiture, à 1 MJ. Par conséquent, une centrale électrique devra brûler 24 g d’octane pour produire l’électricité nécessaire, ce qui revient à un peu plus d’un tiers de la consommation directe d’une voiture à essence.

La tendance est la même pour les émissions de CO2 qui ont baissé, passant de 220 g/km à 75 g/km, en prenant en compte toute la chaîne énergétique (à l’exception de l’acheminement de l’essence, qui n’est comptabilisé ni pour le moteur électrique ni pour le moteur thermique). Il est néanmoins indispensable de signaler que les émissions de CO2 sont moindres dans le cas où l’électricité utilisée pour les batteries provient du nucléaire ou de sources renouvelables car, en comptant la totalité du cycle de vie, les émissions se situent entre 30 g/kWh et 40 g/kWh (élec), ce qui revient pour les voitures électriques à émettre 10 g/km de CO2. Autrement dit, une voiture électrique émet un vingtième de la quantité de CO2 émise par un véhicule traditionnel à moteur thermique.

Pour ce qui est du coût pour les utilisateurs, en calculant avec le prix actuel de l’électricité de 0,20 €/kWh (élec) sur le marché national, le prix de l’électricité consommée par kilomètre serait de 0,036 €/km et, donc 3,6 € pour 100 kilomètres. Le coût de l’essence étant de 1,5 €/L et une voiture standard nécessitant 10 L pour parcourir 100 km, chaque tranche de 100 km ajouterait 15 € à la facture, soit près de quatre fois la somme dépensée pour la voiture électrique. Cependant, le montant de 15 € de carburant inclut les taxes sur l’essence. Ainsi, utiliser une voiture électrique sur 100 000 kilomètres représente une économie de plus de 11 000 €, ce qui, en principe, devrait compenser le coût important de la batterie et des éléments accessoires.

En résumé, la voiture électrique représente un futur plus propre en termes de polluants autant à l’échelle locale qu’à l’échelle mondiale, une meilleure efficacité énergétique pour le transport terrestre, et un impact économique positif pour les consommateurs. Tout ceci en fait non seulement un défi à relever, mais également une terre promise à conquérir (figure 7).

 

Figure 7 : la voiture électrique, élément clef dans le futur de la consommation électrique pour décarboner les transports (Renault Zoé).

 

Pour toutes ces raisons, la généralisation de la voiture électrique, qui est majoritairement utilisée dans le transport urbain, ce dernier représentant plus de 80 % des déplacements de la population, aurait également un formidable effet positif sur notre parc de production. En prenant uniquement en compte la production actuelle, l’Espagne peut « honorer » une demande de quelque 7 millions de véhicules électriques qui seraient alimentés par de l’énergie renouvelable dont la production est parfois excédentaire (c’est notamment le cas de l’éolien pendant la nuit). De plus, les centrales à cycle combiné pourraient produire pendant environ 6 000 heures par an, ce qui équilibrerait parfaitement l’offre et la demande. Cela représenterait également une économie de 15 milliards d’euros sur les produits pétroliers, un montant éminemment plus important que celui des importations nécessaires de gaz naturel, s’élevant à environ 3 milliards d’euros.

L’Espagne est un pays producteur d’automobiles de premier ordre, qui est également positionné tout au long de la chaîne d’approvisionnement du secteur, incluant une forte participation dans l’industrie d’amont. Ces potentialités devront intégrer les nouvelles modalités de production qui accompagnent la voiture électrique, et notre pays ne devra rester en retrait, ni sur le plan de la recherche et du développement, ni sur celui des accords portant sur la technologie. La traction électrique a déjà connu un succès retentissant en Espagne à travers l’AVE (Alta Velocidad Española), le train à grande vitesse (figure 8). Grâce à la caténaire située au-dessus des voies, l’AVE dispose d’un accès direct au réseau électrique lorsque la tension des lignes le permet. Il serait sans doute bienvenu d’expliquer brièvement que la façon dont l’électricité fournit de l’énergie est similaire à la façon dont l’électricité est produite, mais avec une inversion des rôles. Dans un générateur électrique, un élément externe, par exemple l’eau, exerce une force mécanique sur des spirales qui tournent dans un champ magnétique créé par un électroaimant. Ces spirales produisent alors la force appelée « force électromotrice », et elles sont le point de départ des éléments conducteurs qui transportent l’électricité jusqu’aux consommateurs. Parmi les utilisations de l’électricité figure la mise en route d’un moteur électrique (c’est le cas dans les ascenseurs, les machines à laver et les climatiseurs entre de nombreux autres exemples) où la puissance électrique (le produit de l’intensité par la tension) alimente d’autres spirales se trouvant dans un autre champ magnétique d’origine électrique là aussi. Le champ magnétique met en mouvement ces spirales qui mettent alors le moteur en route.

 

Figure 8 : l’AVE, le train grande vitesse espagnol [Source : https://www.ville-rail-transports.com/ferroviaire/espagne%E2%80%89-grenade-enfin-reliee-a-la-grande-vitesse/]

Le futur réserve de nombreux défis parmi lesquels la question du stockage de l’énergie, notamment de l’énergie électrique qui risque de poser le plus de difficultés. Ces difficultés s’ajoutent à celles précédemment abordées en relation avec les voitures électriques, et les avancées dans le domaine du stockage de l’énergie permettront des progrès dans la gestion de la demande, une question en suspens dont l’importance est connue de tous. Il est en tout cas révélateur que la revue dans laquelle est paru cet article ait été créée en 1964, l’année même du premier Salon national de l’électrification. Le pays était à l’aube d’une véritable révolution sociale et économique : le passage d’une Espagne des pannes de courant à une Espagne grande consommatrice d’une électricité garantie.

Le Salon national de l’électrification a donné lieu à diverses autres manifestations similaires qui en ont décliné et amélioré le concept au fil du temps. Le Salon de l’équipement électrique et électronique, le MATELEC, s’inscrit par exemple dans le prolongement de ce salon. À ses débuts, en 1982, le MATELEC faisait partie intégrante du Salon de l’électrification, avant de devenir un événement indépendant consacré à des dispositifs qui font désormais partie du quotidien de l’ensemble de la société espagnole.

 

Conclusions

L’électricité est quasiment omniprésente dans notre société et se retrouve jusque dans les ondes électromagnétiques utilisées pour la télécommunication. Comme en témoignent ces cinquante dernières années, sur lesquelles cet article est revenu, il est impossible d’énumérer tous les effets bénéfiques de l’électricité, que ce soit en termes de bien-être, de confort ou de productivité, au niveau individuel ou collectif. En se projetant dans les cinquante prochaines années, il est possible d’entrevoir que l’importance de l’électricité n’ira pas en s’amenuisant. Il en ira de même en ce qui concerne sa production (à travers le déploiement d’alternatives telles les piles à combustible pour la production décentralisée) et les technologies impliquant son utilisation par les consommateurs finaux, comme les voitures électriques.

 

Notes et références

  • Cette question est étudiée en détail dans le chapitre « Los estrangulamientos energéticos en la económica española: de un 98 a otro » de José María García Alonso, dans l’ouvrage Historia de un esfuerzo colectivo 1900-2000 coordonné par Juan Velarde Fuertes.

[1] « la actual ordenación del Sistema Eléctrico Español descansa sobre dos pilares básicos: la Ley 29/1984 de Explotación Unificada y el marco de retribución definido por el Real Decreto 1538/87 y sus normas de desarrollo (Marco Legal Estable) ». Protocolo de intenciones de las compañías eléctricas integradas en UNESA sobre intercambio de activos, 3/12/1993.

[2] Flaminio Costa contre ENEL, No. Affaire 6-64 (Cour de justice 15 juillet 1964).

[3] Flaminio Costa contre ENEL, No. Affaire 6-64 (Cour de justice 15 juillet 1964).

[4] « entre la exigencia de no comprometer en exceso la soberanía de los Estados miembros y la de conceder cuanto sea necesario para seguir con la tendencia del mismo proceso de integración a modularse según criterios de supranacionalidad», Paolo Mengozzi.

[5]“exposición de motivos”… “acotar la actuación del Estado en el sector”…“sustituyéndola por la expresa garantía del suministro a todos los consumidores demandantes del servicio dentro del territorio nacional.” Jefatura del Estado. Ley 54/1997, de 27 de noviembre, del Sector Eléctrico, Pub. L. No. Ley 54/1997, § 1, BOE-A-1997-25340 35097 (1997). https://www.boe.es/eli/es/l/1997/11/27/54.

[6] « la trascendencia social y económica del suministro eléctrico ha justificado una intensa intervención administrativa”. Jefatura del Estado. Ley 40/1994, de 30 de diciembre, de ordenación del Sistema Eléctrico Nacional, Pub. L. No. Ley 40/1994, § 1, BOE-A-1994-28966 39362 (1994). https://www.boe.es/eli/es/l/1994/12/30/40.

[7] « la Ley no altera los principios generales de regulación de la explotación unificada del sistema eléctrico nacional establecidos en la Ley 49/1984”. Jefatura del Estado. Ley 40/1994, de 30 de diciembre, de ordenación del Sistema Eléctrico Nacional, Pub. L. No. Ley 40/1994, § 1, BOE-A-1994-28966 39362 (1994). https://www.boe.es/eli/es/l/1994/12/30/40.

[8] « propósito liberalizador no se limita a acotar de forma más estricta la actuación del Estado en el sector eléctrico sino a introducir cambios importantes en su regulación”. Jefatura del Estado. Ley 54/1997, de 27 de noviembre, del Sector Eléctrico, Pub. L. No. Ley 54/1997, § 1, BOE-A-1997-25340 35097 (1997). https://www.boe.es/eli/es/l/1997/11/27/54.

 

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