La nouvelle géopolitique du nucléaire civil sous un tripode Chine, Russie, Etats-Unis

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Le marché du nucléaire civil est aujourd’hui dominé par la Russie et la Chine. Les entreprises électriques qui sont publiques maîtrisent les coûts de construction de réacteurs de sûreté élevée et de moyenne taille (1000 MW) et, à l’export, leur État peut offrir des crédits export généreux, le tout constituant un atout imparable sur les marchés étrangers. Les États-Unis tentent de revenir dans le jeu en signant de nombreux accords intergouvernementaux en utilisant leur puissance diplomatique dans le contexte de rivalité avec la Chine et de tension avec la Russie. Le champ principal de concurrence est constitué des économies émergentes, le plus souvent « primo-accédantes ». Le risque est que le duopole Russie-Chine d’exportation de centrales nucléaires dans ces pays soient moins regardants pour vendre des technologies sensibles. Il y a bien une nouvelle situation géopolitique qu’il est important de caractériser pour en mesurer les conséquences et les nouveaux risques.

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Article écrit avant la guerre engagée par la Russie en Ukraine

 

 

La géopolitique de l’énergie nucléaire connaît des évolutions marquées du fait de changement de fournisseurs dominants sur le marché international avec une polarisation des ventes sur les « primo-accédants », principalement des pays à revenus intermédiaires qui y voient un moyen de limiter la croissance future de leurs émissions de carbone à côté du développement des énergies renouvelables (EnR). La Russie et la Chine, qui s’avèrent être les principaux fournisseurs actuels et futurs, sont des économies capitalistes dirigistes avec des entreprises nucléaires publiques, ce qui leur permet d’offrir des crédits-export importants à taux réduit pour emporter des contrats d’achat. L’un et l’autre bénéficient aussi à l’export du retour d’expérience basé sur la continuité de leur programme de construction de réacteurs (Lire : Les réacteurs nucléaires) qui permet la maîtrise des coûts de réacteurs de taille moyenne (1000 MW) proposés à l’export.

Avec ces deux avantages concurrentiels, ils cherchent aussi à intéresser les pays industrialisés qui s’efforcent de préserver leur option nucléaire en Europe (Royaume Uni, Finlande, Lituanie, Tchéquie, Roumanie, Bulgarie, Slovaquie) et en Amérique latine (Argentine) pour poursuivre leur objectif climatique. Le risque est que la Chine et la Russie disposent demain d’un duopole d’exportation de centrales nucléaires dans les pays émergents, et qu’ils soient moins regardants pour vendre également des technologies sensibles. En même temps, les ventes de centrales nucléaires qui conduisent à des coopérations technologiques et financières longues et à une dépendance financière des pays acheteurs, sont indéniablement un moyen d’influence géostratégique qu’il ne faut pas ignorer [1].

En dehors des États-Unis, les trois autres pays exportateurs qui ne peuvent pas offrir pas de crédits export généreux du fait des règles définies par l’OCDE en matière de commerce mondial, sont marginalisés. C’est le cas de la France qui avait quelques raisons d’avoir de grandes ambitions au début des années 2000, la Corée du sud qui avait remporté un contrat spectaculaire de vente de 4 réacteurs aux Emirats en 2008 et le Japon dont les trois firmes mènent de longue date une prospection très active du marché international, même après Fukushima, mais sans succès. Ils sont gênés aussi, comme on le verra, par des difficultés politiques internes (hostilité du gouvernement en Corée, conséquences internes de l’accident de Fukushima au Japon) ou de ré-apprentissage avec la technologie trop complexe de l’EPR dans le cas de la France[2] (Lire : L’énergie nucléaire : une brève histoire).

 

Tableau 1. Commandes actuelles à l’export des différents constructeurs à l’exportation par pays (Commandes effectives ou en cours de négociation). [Source : J. Nakano, 2020. “The Changing Geopolitics of Nuclear Energy: A look at the United States, Russia, and China”. Center for Strategic & International Studies]

Rosatom CGN, CNNC Framatome Kepco (Corée du Sud)
Commandes fermes

Pays émergents

Bangladesh (2)

Inde (2)

Turquie (2)

Pakistan (4)

Argentine (1)

Emirats (4)
Commandes fermes

Pays du Nord

Biélorussie (2)

Slovaquie (2)

Ukraine (2)

Finlande (1) Hongrie (2)

Royaume Uni (2 & 2)
Précontrat (MoU*) ou en négociation (tous pays confondus) Kirghizistan*

Ouzbékistan*

Kazakhstan*

Egypte*

Arménie Indonésie

Afrique du sud

Brésil,

Thaïlande,

Malaisie,

Vietnam,

Turquie, Afrique du sud

Inde (6)

Pologne (6)

Moyen Orient,

Vietnam,

Indonésie

Les pays signalés par un * ont signé un précontrat (Memory of Understandings ou MoU) avec Rosatom

 

Mais les États-Unis, dont l’industrie a été pratiquement absente du marché mondial depuis trois décennies, souhaitent revenir dans le grand jeu du nucléaire civil depuis la période Trump pour deux raisons : rouvrir l’option nucléaire au sein de sa stratégie climatique en tablant sur le déploiement des Small Modular Reactors (SMR), comme l’a annoncé l’Administration Biden fin avril ; et retrouver la place primordiale qu’ils avaient dans la jeu géopolitique du nucléaire civil pour damer le pion à la Chine qui s’annonce comme une rivale redoutable dans tous les domaines technologiques dont le nucléaire. Déjà à l’automne 2018, l’Administration Trump avait renforcé les restrictions vis-à-vis de la technologie chinoise en plaçant les trois entreprises nucléaires chinoises (CNCC, CGN, SPIC) sur la liste noire des entreprises avec lesquelles les firmes américaines ne doivent pas coopérer et commercer.

Devant cette volonté de retour des États-Unis, on peut avancer l’idée qu’on assiste à une tripolarisation du marché mondial du nucléaire entre la Russie, la Chine et les Etats-Unis malgré son industrie affaiblie industriellement et commercialement[3] [4]. Cette tripolarisation pourrait se renforcer dans un scénario d’émergence rapide des Small Modular Reactors (SMR) à grande échelle, car ce sont les seuls pays dans lesquels serait possible un développement en série de ces petits réacteurs, condition indispensable de la baisse de leur coût. Encore faudrait-il qu’un tel scénario puisse se confirmer, les réacteurs LWR de grande taille (1000-1200 MW) bénéficiant de multiples avantages, dont celui d’être bien adaptés aux besoins des systèmes de moyenne et grande taille (plus de 15-20 GW)[5]. Quoi qu’il en soit, même si l’hypothèse d’une telle tripolarisation est un peu forcée, il y a bien une nouvelle situation géopolitique qu’il est important de caractériser objectivement pour en mesurer les conséquences et les nouveaux risques.

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Figure 1. Réacteurs en construction dans le Monde. [Source: International Atomic Energy Agency (IAEA). Power Reactor information system (PRIS), 2021]

1. La tripolarisation du marché mondial

Considérons successivement les atouts de chacun des trois pôles.

1.1. La Russie

Alors que sa réputation s’était effondrée à la suite de l’accident de Tchernobyl en 1986 (Lire : Retour d’expérience sur les accidents nucléaires), l’industrie nucléaire russe a réussi une résurrection remarquable au cours des deux dernières décennies en respectant les standards les plus élevés en matière de sûreté. Le parc existant de 29 GW est plus petit que celui des États-Unis (95 GW) ou de la Chine (50 GW) avec 38 réacteurs en service fin 2021, qui assurent 18 % de l’approvisionnement total en électricité du pays. Quatre unités sont en cours de construction pour remplacer les capacités qui ferment[6].

La Russie est devenue, depuis les années 2000, l’exportateur mondial dominant. Les ventes nucléaires représentent une grande importance pour son économie afin de diversifier ses exportations dominées par les ventes d’hydrocarbures et de minerais dans sa balance commerciale (60 % en 2019). Entre 2009 et 2019, la Russie est à l’origine de 23 des 31 commandes d’exportation passées dans le monde et de la moitié des réacteurs exportés qui sont en construction en 2021.

L’industrie russe est structurée autour de la société publique Rosatom qui, par ses multiples filiales, contrôle toutes les activités de construction de réacteurs et celles du cycle du combustible. Elle est en même temps le propriétaire-exploitant de tous les réacteurs russes.

rosatom géopolitique

Figure 2. Logo de l’entreprise Rosatom, source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Rosatom

 

A l’exportation, Rosatom peut s’appuyer sur des accords intergouvernementaux qui incluent des financements privilégiés sous garantie de l’État russe. Elle s’appuie sur des montages en « Build, Own, Operate » dans lesquels Rosatom est propriétaire de la centrale et vends son électricité à un prix garantis à l’entreprise électrique nationale dans le cadre d’un contrat d’achat de très long terme comme pour la centrale turque d’Akkuyu. Elle construit actuellement dix réacteurs dans six pays (Bangladesh, Biélorussie, Inde, Turquie, la Slovaquie, Ukraine), et elle débute deux chantiers en Finlande et Hongrie, en attendant probablement le Kirghizistan, l’Égypte et l’Ouzbékistan. Des discussions sont en cours avec l’Arménie, le Kazakhstan, l’Indonésie, la Jordanie et l’Afrique du Sud. Par ailleurs l’avance de Rosatom dans la maîtrise de SMR avec deux techniques, le KLT40S qui est un petit REP sur barge flottante, et le RITM200, lui donnerait un avantage indéniable si se concrétisait après 2030 la bifurcation technologique vers les réacteurs de petite taille au plan mondial.

1.2. La Chine

La Chine cherche à tirer parti de l’expansion spectaculaire de sa capacité nucléaire pour devenir un fournisseur mondial de premier plan. Au cours de la décennie 2010, l’industrie chinoise a mis en service 35 réacteurs. 50 réacteurs sont en fonctionnement mi 2021, qui produisent 5% de l’électricité chinoise, et 18 sont en construction, dont 9 réacteurs Gen III de la technique chinoise Hualong. Elle vise à atteindre une puissance de 120-130 GW en 2030 contre 49,6 GW fin 2021 auxquels s’ajouteront prochainement 17 GW en construction[7].

image de synthèse réacteur chinois

Figure 4. Image de synthèse du réacteur chinois, baptisé « Hualong », littéralement « dragon chinois » – [Source : https://new.sfen.org/rgn/5-10-hualong-multiforme/]

 

Elle a fait ses apprentissages en choisissant de se familiariser avec la technologie nucléaire en  important les technologies de différents pays : le Canada avec la filière à eau lourde Candu, avec la commande de deux réacteurs de 600 MW en 1992 ; la technique russe des VVER avec deux réacteurs VVER-1000 (AES-91) commandés en 2006-2007 et deux autres VVER-1200 en 2019 ; et la technique des REP 900 française (REP ou réacteur à eau pressurisée) avec trois commandes de deux réacteurs  successivement en 1985, 1995 et 2005, pour se fixer sur la technologie Gen II des REP français avec un  transfert progressif de la technologies vers la CGN (avant CGNPC) et ses sous-traitants. Le CPR-1000 (ou CPN-1000) est devenu la base des constructions chinoises (35 REP-1000 existants sur 50 réacteurs en fonctionnement), mais les exportations sont contraintes par la licence avec AREVA (désormais Framatome).

Pour les réacteurs de la génération suivante des Gen III, la Chine a suivi trois voies avant de ne retenir que la voie nationale. La première est l’importation de la technologie des AP1000 de Westinghouse dans le cadre du contrat signé en 2007 avec la CNNC portant sur la construction de quatre réacteurs, qui comprenaient une clause de transfert immédiat de technologie. Les quatre réacteurs ont été mis en service en 2019-2020 sur les sites de Sanmen and Haiyang. Mais l’installation de nouveaux réacteurs AP1000 qui était ensuite prévue a été abandonnée aux bénéfices des Hualong 1 après la faillite de Westinghouse en 2017. La seconde voie était le transfert plus progressif de la technologie françaises de l’EPR avec la commande en 2010 de deux réacteurs qui ont été construits sur le site de Taïshan et démarré en 2019 et 2020. Le transfert de technologies était prévu pour les commandes suivantes, mais l’industrie de construction nucléaire chinoise n’en a pas moins fabriqué la majorité des composants de Taïshan 2.

Pour la troisième voie, les autorités chinoises ont décidé de s’orienter vers un modèle de réacteur national. CGN et CNNC en ont profité pour développer et mettre aux normes leurs modèles, respectivement l’ACP1000+ et l’ACPR1000+. En décembre 2020, la Chine a démarré son premier réacteur Hualong 1 sur le site de Fuqin, qui est un mélange des deux concepts (il est aussi désigné sous le sigle générique de HPR-1000). Technologie entièrement sinisée, elle va en faire son modèle phare à l’exportation. Le Pakistan qui est jusqu’ici le seul pays étranger à accueillir des réacteurs chinois avec les quatre réacteurs de 300 MW de Chasma construits entre 2000 et 2017, a commandé deux Hualong 1 en bénéficiant d’un crédit export sur 80% du coût. Le premier a été mis en service en mai 2021, après 5 ans et demi de construction. Les deux entreprises chinoises (CNNC et CGN) poursuivent un certain nombre de négociations nucléaires, notamment en Argentine, au Brésil, en République Tchèque, en Malaisie, en Thaïlande, en Turquie, en Afrique du Sud. Le projet de contrat d’achat d’un Hualong 1 avec le premier pays cité est très avancé fin 2021.

 

1.3. Les États-Unis

La situation interne du marché nucléaire reste déprimée. Le parc nucléaire, qui est composé début 2022 de 93 réacteurs d’une capacité de 95 GW, produisant 20% de l’électricité nationale, se réduit petit à petit avec 12 réacteurs arrêtés définitivement entre 2008 et 2020. Dans le même temps, les deux projets de réacteurs AP1000 de Westinghouse (qui sont des REP avec des paramètres de sûreté passive) lancés dans la décennie 2000 après 30 ans d’absence de commandes ont connu des avatars importants : suspension du projet V.C. Summer en 2017 ou retard de 7 ans du projet Vogtle. Ancien leader mondial, le pays n’a pas réussi à vendre de réacteurs à l’export, hormis quatre réacteurs AP1000 à la Chine en 2007, vente qui a en fait été assumée par Toshiba qui avait racheté Westinghouse au britannique BNFL en 2006. Comme déjà dit, cette filiale a fait faillite en 2017, et ses actifs ont été repris par la société d’ingénierie canadienne Brookfield.

image de synthèse recteur AP1000 Westinghouse

Figure 5 : Image de synthèse du réacteur américain AP1000 de Westinghouse – [Source : http://wallofsecret.blogspot.com/2010/11/eu-provee-energia-nuclear-china.html]

Depuis 2015, les Administrations successives cherchent à encourager la mise au point et le développement de SMR dans le cadre de partenariats public-privé pour le développement de plusieurs types de réacteurs modulaires (Lire : Les réacteurs électrogènes modulaires de faible puissance ou Small Modular Reactors (SMR)). Elles s’appuient sur l’annonce de projets multiples pour afficher de nouvelles ambitions à l’exportation. Des entrepreneurs privés comme Terra Power, avec le support financier de Bill Gates sur un projet d’un MSR (Molten Salt Reactor) de 345 MWth, le groupe d’ingénierie Fluor avec le projet NuScale d’un REP de 60 MW, Holtec international avec un REP de 160 MWé, et GE-Hitachi avec le BWRX-300 vont peut-être se jeter à l’eau, certains étant déjà en cours de certification. Ceci pourrait être le signe d’un changement possible de modèle économique dans les réalisations nucléaires, avec le retour de groupes privés, par contraste avec le modèle économique d’entreprises d’État en Russie et en Chine ou d’entreprises semi-publiques à la française.

Dans les prochaines années, l’industrie nucléaire américaine va pouvoir bénéficier de la force de la diplomatie américaine. Plusieurs accords intergouvernementaux ont été passés avec des pays d’Europe centrale et de l’est, notamment la Roumanie, la Bulgarie, la Pologne et la Slovénie fin 2020 pour encadrer la définition de leur plan de développement du nucléaire et leur financement, et préparer l’importation de SMR. La première a signé en novembre 2021 un accord prévoyant l’achat du SMR de la société Nuscale, mené par le groupe d’ingénierie Fluor, avec un REP de 60 MWe. L’industrie américaine pourra aussi profiter de l’abandon de projets de centrales de technologie chinoise ou russe par des pays soumis aussi aux pressions américaines. Ainsi en est-il des projets de contrats avec Rosatom et avec le chinois CGN, comme au Royaume Uni pour le projet de Bradwell de deux Hualong 2 en septembre 2021 et en République Tchèque avec l’exclusion des constructeurs russes et chinois des préqualifications pour la construction d’un réacteur sur le site de Dukovany en avril 2021. Mais ce pourrait être le cas de la mise en question de projets de contrat avec la France pour la vente d’EPR, comme celui discuté par la Pologne et Framatome-EDF pour l’achat de six EPR.

 

2. Les challengers en difficulté

Commençons par la France qui avait des ambitions de leadership au début des années 2000 lors des espoirs de « renaissance » du nucléaire avant Fukushima. Ses espoirs ont été douchés par les problèmes de ré-apprentissage rencontrées avec les réalisations de réacteurs EPR en France et en Finlande après 15 ans d’absence de chantiers. La série de problèmes rencontrés a porté atteinte à la réputation de l’industrie nucléaire française, sans que le succès des réalisations des deux EPR de Taïshan en Chine démarrés en 2019 et 2020 parvienne à la restaurer tant les difficultés persistent. Pour l’heure, l’industrie française reconstitue ses compétences d’ingénierie et de savoir-faire et espère en la commande de 3 paires d’EPR simplifiés à réaliser d’ici 2035-2040. A l’export, elle va se concentrer sur la réalisation de de deux paires d’EPR au Royaume-Uni à Hinkley Point et Sizewell, et espère ensuite gagner des contrats qu’elle négocie de longue date en Inde et en Pologne. En même temps sa position dans l’arène géopolitique du nucléaire est lourdement handicapée par l’Union européenne (UE) qui, malgré la récente incorporation du nucléaire dans la taxonomie verte sous conditions, est très divisée du fait de l’hostilité de l’Allemagne et de la Commission européenne à la technologie nucléaire, pourtant option bas carbone par excellence, alors que l’UE prétend au leadership mondial dans la lutte contre le changement climatique. En Europe, tout exportateur nucléaire sait désormais que ses intérêts ne seront jamais défendus par l’UE, comme on peut le voir devant l’absence de réactions de Bruxelles à la signature des accords de coopération d’États membres avec les États-Unis, alors que ces accords menacent très directement les possibilités d’accord entre États européens et leurs industries énergétiques respectives dans ce domaine.

De son côté, la Corée du Sud a promu le nucléaire, comme la France. Il a bénéficié d’un fort soutien de l’État qui s’est appuyée sur sa compagnie d’électricité publique KEPCO liée par des partenariats étroits avec l’industrie locale de construction électrique pour réaliser efficacement des réacteurs en série. Fin 2021, 24 réacteurs (d’une puissance totale de 29 GW) sont en fonctionnement, qui produisent 29% de l’électricité nucléaire coréenne. Elle est devenue un autre exportateur mondial important avec la vente réussie en 2009 de 4 réacteurs APR1400 vers les Émirats arabes unis (UAE), qui l’a propulsée sur la scène du marché nucléaire mondial en 2009. Le consortium coréen, mené par KEPCO, a devancé ses concurrents américain et français. Ayant achevé la première centrale nucléaire du monde arabe, l’industrie coréenne cherche à reproduire le succès des Émirats arabes unis dans la région et dans le monde entier. Mais elle est pénalisée en ce moment par l’hostilité du gouvernement actuel à l’énergie nucléaire.

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Figure 7. Logo de l’entreprise coréenne KEPCO – [Source : https://atominfo.cz/2017/03/kepco-jako-potencialni-kupec-firmy-westinghouse/]

 

Quant au Japon, malgré l’accident de Fukushima en 2011, (Lire : Retour d’expérience sur les accidents nucléaires), il continue à tabler sur l’énergie nucléaire avec un objectif de production de 20-22% de l’électricité en 2030, et l’industrie nucléaire japonaise continue de chercher des opportunités d’exportation. Avant 2011, le Japon avait 54 réacteurs en fonctionnement et la capacité totale de 45 GW permettait de produire 30 % de l’électricité en 2010. Depuis, après d’importants examens de sécurité, un certain nombre de réacteurs (27 pour 17 GW au total) ont été définitivement fermés, tandis que les 33 réacteurs restants redémarrent progressivement après amélioration. Fin 2021, 10 réacteurs sont en fonctionnement qui ont produit 7% de l’électricité. A moyen terme, le Japon compte reprendre la construction de trois réacteurs, arrêtée depuis 2011, et envisage ensuite de nouvelles commandes pour relever le défi de la neutralité carbone au côté des EnR, le nucléaire ayant regagné en confiance auprès des populations (un peu plus de 50% en 2021).

A l’exportation, les trois constructeurs japonais ont établi de partenariats étroits avec des entreprises américaines ou françaises. Toshiba avait acheté Westinghouse en 2006 au moment où celle-ci était vendeur des 4 réacteurs AP1000 et cédait cette technologie à la Chine. Mitsubishi MHI s’est allié avec AREVA pour développer en commun les études de l’ATMEA (un Gen III plus simple et moins puissant que l’EPR) qui était la base de leur offre pour une vente à la Turquie, et le groupe japonais a pris des parts dans Framatome après le démantèlement d’AREVA en 2017). Alors que les perspectives commerciales au Japon se fermaient après Fukushima de 2011, les constructeurs ont redoublé d’efforts en matière d’exportation vers différents pays (Vietnam, Afrique du sud, Lituanie. Hitachi avait l’ambition de vendre deux réacteurs ABWR au Royaume uni avec une implantation prévue sur le site de Wylfa). Mais les efforts japonais n’ont pas abouti là, principalement en raison de l’évolution du sentiment du public à l’égard du nucléaire dans les pays prospectés, par exemple en Lituanie et au Vietnam, ou des difficultés économiques du marché d’accueil, par exemple au Royaume-Uni où Hitachi a été impliqué dans un projet d’ABWR à Wylfa qui était le quatrième projet envisagé).

 

3. Les ambitions géopolitiques sous-jacentes

Les ventes qui se font essentiellement vers les primo-accédants en s’appuyant sur une offre de financement privilégié conduisent à des coopérations technologiques et financières longues car elles concernent la réalisation de plusieurs réacteurs, la fourniture de combustibles, l’exploitation des réacteurs et l’entretien les premières années, ainsi que la formation de compétences en matière d’exploitation et de sûreté. Dans le cas de la Chine, l’objectif s’inscrit clairement dans sa stratégie des « Routes de la Soie » qui vise à établir une large aire d’influence géopolitique à base de « territoires technologiques » consolidés par une dépendance financière,

Pour la Russie, cet objectif stratégique joue sans aucun doute vis-à-vis des anciens États de l’Union soviétique (Biélorussie, Ouzbékistan, et bientôt Kirghizistan, Arménie et Kazakhstan), voire de certains de ses anciens satellites (Bulgarie, Hongrie, Slovaquie). Avec la Turquie ou avec l’Inde, cet objectif s’inscrit aussi dans le cadre de larges partenariats destinés à contrebalancer l’influence américaine et chinoise. Avec la Turquie, pourtant pays de l’OTAN, la vente des deux VVER de la centrale de Akkuyu au début des années 2010 s’inscrit clairement dans le processus de resserrement des liens entre les deux pays dans les domaines militaire et civil, comme on peut le voir avec la vente de missiles sol-air S-400 en 2017, vente que les États-Unis considèrent comme une menace pour ses avions de combat furtifs F-35 [3].

Pour les États-Unis, cela s’inscrit dans le projet de réaffirmation de sa place dans le concert international du nucléaire, avec pour l’heure un effort particulier en Europe centrale et orientale avec la signature concomitante des accords intergouvernementaux destinés à ouvrir la voie aux industriels américains. Mais cette stratégie est motivée aussi par le bras de fer engagé avec la Chine dans tous les domaines technologiques, comme on le voit avec sa mise à l’index des trois entreprises nucléaires en 2018, déjà mentionnée.

 

3.1. Les contrecoups de la rivalité américano-chinoise

Cette rivalité a conduit à l’abandon de partenariats sino-britanniques. Un accord avait été signé en 2015 entre le gouvernement de David Cameron et le gouvernement chinois, qui prévoyait l’implication financière chinoise dans les deux grands projets de deux EPR d’Hinkley Point C et Sizewell C à hauteur de 30%. L’objectif de la Chine était de préparer le terrain à l’achat de deux Hualong 2 pour équiper le site de Bradwell. Pékin en attendait une précieuse référence commerciale pour sa technologie grâce à la qualification de sa technologie par l’autorité de sûreté britannique qu’il fallait rechercher. Entre temps, le Royaume Uni, futur acquéreur du Hualong 2, est devenu sensible au risque de dépendance technologique de la Chine d’autant que les relations entre eux se sont dégradées à la suite de sa décision, en juillet 2020, d’exclure la technologie 5G de Huawei des réseaux de télécommunications britanniques. En parallèle, l’amplification des mesures de restrictions de son allié américain vis-à-vis de la Chine dans le domaine nucléaire ont conduit à un ré-examen approfondi des implications de l’achat de ces réacteurs Hualong 2. Ce qui a conduit fin septembre 2021 à l’annulation de l’accord de 2015, en ne conservant que la participation de CGN dans Hinkley Point C.

3.1.1. Les changements d’alliances

Le projet russe d’Akkuyu en Turquie, qui s’inscrit dans la nouvelle alliance Russie-Turquie dans les domaines civil et militaire complique les relations diplomatiques tendues avec les États-Unis, la Turquie étant membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). En effet construite dans le cadre d’un contrat BOO « build, own, operate », la centrale d’Akkuyu est possédée et sera exploitée par Rosatom, ce qui soulève toute une série de questions sécuritaires et juridiques pour l’architecture de sécurité occidentale. Les principales préoccupations concernent les droits et obligations des États-Unis et de l’OTAN si une puissance étrangère attaquait ce réacteur appartenant à la Russie sur le territoire d’un membre de l’OTAN, ou si la Russie y déployait ses forces militaires en réponse.

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Figure 9. Projet russe de la centrale Turque d’Akkuyu – [Source : https://www.lesechos.fr/2015/04/la-turquie-se-lance-dans-le-nucleaire-258216]

 

3.2. Affronter les distorsions de concurrence avec la Chine et la Russie

Les efforts d’exportation nucléaire de la Russie et de la Chine ont des effets de distorsion manifeste sur le commerce nucléaire mondial avec l’attribution de crédits-export généreux alors que les autres pays fournisseurs (dont les trois challengers France, Corée du sud et Japon) ne peuvent s’y prêter en raison des règles du commerce international, consolidées par l’action de l’OCDE. La Russie et la Chine n’en sont pas membres, et donc, en tant que telles, elles ne sont pas liées par les règles de l’OCDE que les pays membres se sont donnés en matière de crédit à l’exportation. Toutes les deux sont libres d’offrir des conditions de crédit à l’exportation supérieures à celles que l’OCDE juge acceptables en ce qui concerne la part de crédit fournisseur, les modalités de remboursement, la fréquence des remboursements, les taux et autres conditions. Le moment serait venu de mettre à jour les règles de financement existantes et les conditions acceptables de concurrence commerciale dans le domaine. En attendant, les États-Unis envisagent très sérieusement d’assouplir leurs propres règles de crédits à l’export attribués par l’‘’Exim Bank’’ (Banque d’import-export des États-Unis) dans ce domaine et ce sans se concerter avec les autres pays de l’OCDE exportateurs, selon leur nouvelle habitude.

 

4. Problèmes de non-prolifération et de sûreté

Les confrontations commerciales entre les grands acteurs du marché mondial vont se faire de façon croissante sur fond de cette rivalité politique et commerciale entre la Chine et les États-Unis d’une part et du conflit géopolitique avec la Russie et la politique de sanctions, appuyée par l’Union européenne d’autre part. De plus dans un monde où de nombreux pays émergents souhaitent se doter de cette technologie, la gouvernance mondiale de la non-prolifération, déjà mise à mal par les cas de l’Inde, du Pakistan, et de la Corée du Nord, devra évoluer. Il faudrait continuer à faire en sorte qu’aucun État ne puisse se doter des technologies du nucléaire civil qui sont proliférantes (enrichissement, retraitement). Pour cela, il faudra s’employer à faire évoluer les règles et la gouvernance internationale de la sûreté du nucléaire civil. Et sans cesse veiller à ce que la sécurité des infrastructures et la non-prolifération soient garanties.

De ce point de vue les efforts d’exportation de la Russie et de la Chine soulèvent des questions géopolitiques en matière de prolifération et des garanties de sûreté de haut niveau (safeguards) sur le matériel exporté. Ce sont des préoccupations sérieuses qui peuvent compliquer le développement des productions nucléaires dans les économies émergentes et ralentir la contribution du nucléaire à l’atténuation du changement climatique.

L’évolution du profil des fournisseurs suscite des interrogations en matière de sécurité et de prolifération, même si chaque pays fournisseur de technologie nucléaire a tout intérêt à prévenir la prolifération en adoptant et en appliquant des règles sévères de non-prolifération mises en place sous l’impulsion des États-Unis appuyés par l’URSS dans les années 60-70. Il n’est pas certain que la Russie et la Chine agissent toujours pour imposer aux acheteurs toutes les règles et garanties imposées par le régime de non-prolifération existant à leur acheteur, comme c’est le cas des full-scope safeguards (garanties complètes) ajoutés au Traité de non-prolifération (TNP) lors de la conférence de révision de 1995, qui imposent au pays receveur de soumettre toutes ses installations au contrôle international des inspecteurs de l’IAEA (Lire : Non-prolifération des armes nucléaires ?).

Ainsi, bien que Rosatom offre tous les services du cycle du combustible, la Russie a été généralement tolérante à l’égard des pays qui acquièrent ou développent à côté des technologies nucléaires sensibles à la prolifération, l’enrichissement et le retraitement ; ça a été le cas vis-à-vis de l’Iran en 2005 pour l’achèvement du réacteur de Bushehr 1, dont la construction avait été commencée par Siemens entre 1975 et 1978. A la même date, la Russie a signé en 2006 avec l’Inde, pays non-signataire du TNP (appliquant toutefois les normes de non-prolifération), un contrat de deux réacteurs VVER de 1000 MW en 2008.

De même, si la Chine, signataire du TNP en 1992, a accepté les divers principes de non-prolifération sur l’exportation des équipements et services du nucléaire civil, elle est connue pour donner la priorité aux avantages commerciaux dans nombre de ses activités économiques mondiales. Ici aussi ce n’est en n’imposant pas le respect des full scope safeguards. Ainsi elle n’a pas hésité à vendre à deux reprises ses réacteurs au Pakistan, non signataire du TNP dans de telles conditions. Si la Chine vient de mettre à jour en août 2020 ses règles de contrôle pour ses exportations nucléaires en ajoutant les technologies de génération 3 et 4 dans le catalogue des technologies soumise aux règles de garanties du TNP, elle n’en a pas pour autant pris de nouveaux engagements pour respecter les full scope safeguards dans toutes les situations.

Les Russes paraissent aussi un peu moins regardants en matière de sûreté des réacteurs en ayant confiance dans leur technologie, comme le montre la signature avec l’Inde des contrats de 2006 et de 2018 (le second porte sur 2 VVER de 1000 MW de génération 3). En effet l’Inde impose une condition contractuelle très sévère de responsabilité du vendeur en cas d’accident nucléaire pour ses achats de centrales nucléaires, condition qui, au passage, a freiné considérablement les négociations entre la France et l’Inde pour l’achat de 4 EPR depuis 2012.

Ceci conduit à souhaiter un renforcement du régime international de la sûreté nucléaire qui n’est basé actuellement que sur un contrôle mutuel par des pairs sous l’égide de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Il s’agirait d’en faire un régime contraignant pour le choix des normes et règles de sûreté, et le contrôle de leur application. L’enjeu est d’éviter un nouvel accident nucléaire, notamment dans les pays émergents, qui fragiliserait l’option nucléaire de nouveau dans les pays avancés, mais aussi dans les primo-accédants. Mais c’est un autre sujet[8].

 

Notes et références

Image de couverture. [Source : https://www.fss.ulaval.ca/actualites/chine-etats-unis-russie-un-nouvel-equilibre-des-puissances]

[1] Marc Antoine Eyl-Mezzaga 2019, « La dimension stratégique du nucléaire civil ».  Annales des Mines. Janvier 2020, n°97. https://fr.readkong.com/page/la-dimension-strategique-du-nucleaire-civil-4605947

[2] Marco Baroni, 2020, « Energie nucléaire : la nouvelle donne internationale ». Cahier de la Fondapol, février 2021.

[3] Jane Nakano, 2020. “The Changing Geopolitics of Nuclear Energy: A look at the United States, Russia, and China”. Center for Strategic & International Studies. March 2020

[4] Jane Nakano 2021, « The geopolitics of nuclear energy in the era of energy transition ». February 2021, OIES Forum. Issue 126 https://www.oxfordenergy.org/wpcms/wp-content/uploads/2021/02/OEF-126.pdf

[5] Dominique Finon, 2022. « Trajectoire technologique du nucléaire : quelle dépendance au sentier des réacteurs à eau de grande taille ? » Bulletin Echosciences. 14 janvier 2022. Trajectoire technologique du nucléaire : quelle dépendance au sentier des réacteurs à eau de grande taille ? | ECHOSCIENCES – Grenoble

[6] World Nuclear Association. ”Nuclear Power in Russia”. 2022 http://www.world-nuclear.org/information-library/country-profiles/countries-o-s/russia-nuclear-power.aspx

[7] World Nuclear Association. ”Nuclear Power in China”. 2022. https://world-nuclear.org/information-library/country-profiles/countries-a-f/china-nuclear-power.aspx

[8] Dominique Finon, 2013. « Vers une nouvelle gouvernance mondiale de la sûreté nucléaire contraignante ? » Revue de l’énergie. N° 616. Novembre-décembre. Vers-gouvernance-mondiale-surete-nucleaire-contraignante.pdf (larevuedelenergie.com)

Dominique Finon, 2019. « Le rôle du nucléaire dans un monde neutre en carbone ». Annales des Mines – Responsabilité et environnement 2019/3 (N° 95)

Steve Thomas, 2018, “Russia’s Nuclear Export Programme,” Energy Policy 121, iss. C (2018): 236, https://econpapers.repec.org/article/eeeenepol/v_3a121_3ay_3a2018_3ai_3ac_3ap_3a236-247.htm

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